Pour un revenu maximum

Dans le débat politique actuel, aussi bien en France qu’en Europe, on reparle de l’instauration d’un revenu minimum d’existence ou encore appelé « revenu de base universel », c’est à dire une somme d’argent distribuée à toute personne majeure et qui remplacerait (au moins en partie) les prestations sociales. Mais encore trop peu de personnes évoquent la mise en place d’un revenu maximum, réforme d’une bien plus grande importance.

Pour ses défenseurs, un revenu de base permettrait à chaque individu d’avoir le choix de travailler ou non, de choisir son travail, son emploi. Est-ce juste ou non, je n’en discuterai pas ici. Par contre, on peut remarquer que cela ne règle ni le problème des inégalités, ni le problème du chômage (qui, dans un tel système, sera très certainement toujours considéré comme volontaire). Un revenu maximum, lui, réglerait en grande partie la question des inégalités en matière monétaire (revenu et patrimoine).

Pourquoi mettre en place un revenu maximum ?

L’idée d’un revenu maximum émerge aux Etats-Unis à la fin du XIXème siècle, portée par le philosophe progressiste Felix Adler. Elle est justifiée sur au moins trois plans : moral, démocratique et économique. Je commencerai par celui qui est, à mon sens, le moins important.

A. Un revenu maximum efficace pour l’économie.

Pourquoi plafonner les revenus serait bénéfique pour l’économie ? Un économiste orthodoxe, un idéologue néolibéral s’étouffera en entendant cela. Et pourtant, il suffit de réfléchir un peu et de regarder la réalité.

Qui touche les revenus les plus élevés ? Ceux qui vivent des revenus du capital, de l’épargne via des placements financiers. Autrement dit, les plus riches vivent des profits des entreprises et ce, au détriment de l’investissement de ces mêmes entreprises et donc au détriment de notre économie. Regardons les données :

 

Sans nom 1

http://alternatives-economiques.fr/blogs/chavagneux/2014/03/10/les-distributions-de-dividendes-plombent-l%E2%80%99investissement-des-entreprises/

Entre 1980 et 2012, la part du profit qui a été versé en dividendes aux actionnaires a doublé passant de 40 % à 80 %, ce qui signifie qu’aujourd’hui seuls 20 % des profits servent à l’investissement contre 60 % il y a 30 ans !

En mettant en place un revenu maximum, ceux qui vivent des revenus du capital capteront une part bien moindre des profits, permettant ainsi aux entreprises d’investir, de se développer, d’innover. Quoi de mieux pour notre économie ? Ajoutez à cela une réforme de la gouvernance qui introduit la démocratie au sein de l’entreprise en donnant davantage de pouvoir aux salariés et à leurs représentants (au moins autant qu’aux actionnaires),  vous verrez que ça ira bien mieux !

B. Un revenu maximum nécessaire au bon fonctionnement de la démocratie.

Une des raisons pour lesquelles Felix Adler revendiquait l’instauration d’un revenu maximum concerne clairement le fonctionnement de la démocratie américaine : mettre en place un plafonnement des revenus permettrait de limiter fortement l’ « influence corruptrice » au sein du monde politique. Il me semble qu’on ne peut qu’être d’accord avec cela. Des écarts de revenus trop élevés, des individus disposant de sommes d’argent phénoménales, auront tendance à dévoyer la démocratie, la pervertir au profit d’une oligarchie ploutocrate. De quelle manière ?

La méthode la plus simple, la plus rudimentaire et totalement illégale consiste à acheter des votes (ou des abstentions). Cette méthode est sans doute la plus efficace mais également la plus risquée à cause de son illégalité. C’est pour cela qu’elle reste utilisée à la marge. Mais elle subsiste tout de même comme nous le rappelle la mise en examen de Serge Dassault (UMP) pour achat de votes. Il semble assez évident que cette méthode ne peut être réservée qu’à des candidats ayant des revenus suffisamment extravagants pour avoir les moyens financiers de corrompre un nombre suffisant d’électeurs afin d’influer sur le résultat de l’élection (je rappelle que Serge Dassault figure parmi les 10 plus grandes fortunes de France).

La démocratie peut être aussi pervertie de façon complètement légale et cela d’autant plus dans des sociétés hyper-médiatisées comme le sont devenues les nôtres. Un candidat fortuné sera nécessairement avantagé. Il pourra multiplier les déplacements, les meetings, la propagande électorale sur divers supports médiatiques, commander et diffuser des études idéologiquement orientées afin de persuader de voter pour lui et son programme, diffamer son adversaire (je pense ici notamment à ce qui se passe durant les campagnes électorales états-uniennes) quitte à se retrouver devant les tribunaux (ses énormes moyens financiers lui permettront de reculer les procès en menant une guérilla juridique et au pire il sera condamné à une amende dérisoire). Il suffit de regarder ce qui se passe aux USA pour avoir une preuve de la dérive ploutocrate de la démocratie : aussi bien côté républicain que démocrate, les favoris à l’élection présidentielle sont au moins des multimillionnaires, les candidats rivalisent de spots électoraux diffamatoires et mensongers à l’encontre de leur adversaire, diffusés aux heures d’audience et donc coûtant extrêmement cher. On peut même aller plus près de chez nous, outre-Manche, en 2012 dans le gouvernement de droite de David Cameron, on comptait 18 millionnaires sur 29 ministres !

Mais ça reste la partie émergée de l’iceberg. Les plus fortunés ne vont pas tous se lancer dans une course électorale, se découvrir au grand jour. Ils agissent de manière plus subtile, moins voyante. Ils peuvent financer les campagnes électorales, les spots électoraux (aux USA en tout cas, en France le financement des campagnes électorales reste encadré), la propagande électorale, commander et diffuser dans différents médias (et cela encore plus facilement s’ils en possèdent certains, comme les journaux) des études, des « analyses » d’ « experts », des discours, biaisés et orientés, à la méthodologie douteuse, et ainsi avoir une influence sur le résultat de la consultation des citoyens. Déjà, on peut estimer que cela pose directement un problème démocratique. Mais de manière indirecte, et c’est sans doute là que le danger est le plus grand, la démocratie est menacée par les renvois d’ascenseurs qu’engendrent un tel système : « nous (une centaine de personnes très fortunées) t’avons aidé à gagné les élections, maintenant que tu nous es redevable tu vas mettre en place une politique, notamment économique, qui nous avantage ou en tout cas qui ne nous défavorise pas trop. »

Voilà les dangers pour la vie démocratique qui sont provoqués par des inégalités de revenus trop élevées et des fortunes trop importantes. Cela ne peut que justifier l’instauration d’un revenu maximum.

C. Un revenu maximum au nom de la morale.

L’histoire de l’Humanité suggère fortement que l’être humain ne supporte pas l’inégalité en général et l’inégalité injustifiée en particulier. Il a cela de commun avec de nombreux autres animaux, mammifères ou non, à croire que la mise en place de société tendant à l’égalité entre ses membres relève finalement d’une loi scientifique caractérisant un processus biologico-évolutionniste. Bien entendu cela ne reste qu’une hypothèse. Comme je l’ai fait remarquer dans un précédent article, il faut prendre avec précaution cette idée de morale « naturelle » et cela d’autant plus que les comportements des animaux sont interprétés par les humains, selon leurs propres conceptions et cela, même si on cherche à éviter l’anthropocentrisme. Mais laissons ces questions de côté et revenons-en au revenu maximum.

J’ai débuté cet article en mettant en évidence le fait qu’un revenu maximum permettrait de lutter contre, de réduire, les inégalités monétaires entre les individus. La question qui se pose alors c’est : est-ce légitime de vouloir limiter les inégalités entre individus ? N’y a-t-il pas des inégalités justifiées ou justifiables ?

Les économistes orthodoxes et les idéologues néolibéraux ont bâti une théorie pour justifier les inégalités en matière de revenu. Il y a deux variantes.

1. La première établit que la rémunération des individus procède de la loi de l’offre et de la demande, comme pour n’importe quelle marchandise, et est fonction de la productivité marginale de chacun (si j’embauche un salarié à 2000 euros par mois c’est parce qu’il va me rapporter en produisant au moins 2000 euros par mois). Ainsi, ceux qui ont des revenus élevés seraient ceux qui sont les plus productifs, ce qui justifierait ainsi la hauteur de leur rémunération. Sauf que ces deux points posent problème !

D’abord, la loi de l’offre et de la demande, même pour des marchandises ordinaires n’est pas valide, contrairement à ce qu’apprennent nos étudiants en économie à la fac ou dans les écoles de commerce. C’est ce que montre le fameux théorème de Sonnenschein (j’expliciterai en quoi il consiste précisément sans doute dans un autre article), qui montre que la courbe de demande n’est pas toujours (et même quasiment jamais) décroissante : autrement dit, ce n’est pas parce que le prix d’un bien augmente que la demande pour ce bien va diminuer, ou encore que ce n’est pas parce que le prix baisse que la demande va augmenter. C’est pourtant la base de la célébrissime loi que tout à chacun invoque sans trop savoir de quoi il parle. Conclusion : ou bien le travail n’est pas une marchandise ordinaire et dans ce cas on peut espérer que la loi de l’offre et de la demande fonctionne (ce qui est assez ironique !), ou bien le travail est une marchandise comme les autres et dans ce cas on ne peut invoquer la loi de l’offre et de la demande pour justifier le revenu puisque cette loi est invalide pour les marchandises ordinaires !

En fait, on peut facilement montrer que le travail n’est pas une marchandise comme une autre (dans le cadre de la pensée orthodoxe où la loi de l’offre et de la demande s’applique, ce qui est bien sûr faux comme dit juste au-dessus, mais faisons comme ci). Dans le cas d’une marchandise ordinaire, lorsque son prix augmente, les producteurs vont être inciter à produire davantage, à augmenter l’offre (puisque la hausse du prix signifie que la demande augmente) alors que lorsque le prix baisse ils vont plutôt diminuer la production (puisque cela signifie que les consommateurs en veulent moins). Qu’en est-il dans le cas du travail ? Si le salaire horaire (c’est-à-dire le prix du travail) augmente, les individus vont-ils travailler davantage ? Certains peut-être mais si vous demandez au commun des mortels, il y a peu de chances qu’il dise oui. Pourquoi travaillerait-il plus alors que pour le même nombre d’heures de travail il est payé davantage ? Peut-être même qu’il travaillera un peu moins tout en conservant son ancien revenu. A l’inverse, si vous diminuez le revenu d’un individu, va-t-il travailler moins ? Il y a peu de chances. Au contraire, pour conserver son niveau de vie il travaillera plus. Autrement dit dans le cas du travail, lorsque le prix augmente (le salaire), l’offre (les heures de travail) va diminuer ou rester stable, alors que lorsque le prix baisse, l’offre va augmenter. Tout le contraire de ce qui devrait se passer pour une marchandise ordinaire…

Enfin, comme je l’ai dit plus haut, la théorie dominante prétend que la rémunération correspond à la productivité du travailleur. Mais cette productivité est calculée à partir de la production globale, c’est-à-dire en tenant compte de tous ceux qui ont contribué à produire la marchandise. Elle est donc dépendante du travail des autres. Prenons un exemple concret : un ingénieur dans une entreprise produira en une heure une certaine « valeur ». Si le ménage n’a pas été fait, qu’il y a une quantité de poussière énorme, il y a des risques que le disque dur, le processeur de son ordinateur soit abîmé. Il produira donc moins de « valeur » que dans le cas où le ménage a été fait, et pourtant, cela n’est pas de son fait ! Dans nos sociétés, les processus de production sont complexes, font intervenir un grand nombre d’individus, personne n’est capable de déterminer quelle est la part de chacun dans cette production sauf à tomber dans l’arbitraire. Tout simplement parce que c’est impossible.

Un autre exemple qui montre encore plus l’absurdité de vouloir individualiser la productivité : imaginez deux constructeurs automobile. Le premier produit des voitures de qualité, fiables, etc. Le second des voitures pourries. Ils en vendent tous les deux le même nombre notamment parce que le second constructeur a un directeur de marketing génial. Qui doit être le mieux payé ? Le directeur de marketing de la marque de qualité, ou le directeur de marketing de la marque pourrie ? Si on se place dans le cadre de la théorie économique dominante, le directeur de marketing de la marque pourrie devrait être mieux payé que son confrère de la marque fiable, puisqu’il est plus dur de vendre une bagnole de m…. Bizarre non ? En plus, cela montre qu’au sein d’une même entreprise tous les travailleurs n’ont pas le même intérêt si on se place dans le cadre de pensée dominant (qui lui prétend le contraire).

2. Cela m’amène à la seconde variante de la théorie économie dominante visant à justifier les inégalités de revenu, la première apparaissant comme grotesque après un peu de réflexion (mais qui manque à nos « experts » médiatiques).

Selon cette seconde variante, les inégalités de revenus seraient justifiées en fonction de l’utilité sociale du travail de chacun. Ainsi, ceux qui ont des revenus élevés fourniraient un travail plus utile pour l’ensemble de la société que ceux qui gagnent moins.

Des économistes (sérieux eux, pas comme nos comiques médiatiques habituels) britanniques ont étudié le sujet et produit une étude intitulée A Bit rich dans laquelle ils montrent que c’est complètement faux, données à l’appui. Ils comparent six professions différentes : travailleur dans une entreprise de recyclage des déchets, agent d’entretien dans un hôpital, travailleur en crèche, trader, publicitaire et conseiller fiscal. Les auteurs de l’étude démontrent que ceux qui travaillent dans les trois premières professions rapportent davantage à l’ensemble de la société qu’ils ne lui coûtent. En revanche, ceux qui travaillent dans les trois autres (trader, publicitaire, conseiller fiscal) coûtent davantage d’argent à la société qu’ils ne lui rapportent. Ainsi, selon cette étude, 1£ (Livre) payée à un quelqu’un qui travaille dans une entreprise de recyclage des déchets génère 12£ de valeur au profit de la société. Un agent d’entretien d’hôpital produit pour 1£ de salaire, 10£ de valeur qui profitent à toute la société. Quant à celui ou celle qui travaille en crêche, pour 1£ de salaire il (ou elle) produit 7£ au bénéfice de tous. Bien évidemment, pas besoin de vous signaler que ce sont eux les moins biens payés des 6 professions étudiées…

Regardons maintenant ce que rapportent les traders, les publicitaires ou encore les conseillers fiscaux, à la société. Ben… Comme je l’ai dit précédemment, ils ne rapportent pas grand chose ! En fait, rien du tout même, s’ils disparaissaient ce serait même bénéfique pour tous puisque ce sont des parasites. Voici les conclusions de l’étude : pour 1£ de valeur créée par un trader (au profit des institutions financières pour lesquelles il travaille) cela coûtera 7£ au reste de la société, 1£ de valeur créée par un publicitaire (au profit d’une entreprise) coûtera 11,50£ à l’ensemble de la société, enfin 1£ de valeur créée par un conseiller fiscal (au profit de riches particuliers ou de grandes entreprises) détruit 47£ au détriment de la société.

Bilan : quelle que soit la variante adoptée, il apparaît impossible de justifier économiquement et moralement les inégalités monétaires entre individus et en particulier les inégalités les plus élevées (une inégalité de 1 à 100 sera encore moins justifiable qu’une inégalité de 1 à 1,5). Ca renforce l’idée d’un revenu maximum !

Avant de débattre de l’instauration d’un revenu de base universel, les libéraux, dont je fais partie (à ne pas confondre avec les néolibéraux ou les libertariens), et la gauche, dont je fais partie également, devraient proposer la mise en place d’un revenu maximum. Les arguments en sa faveur, que j’ai présentés ici, sont d’ailleurs partagés par de nombreux concitoyens qui ne se sentent peut-être pas libéraux ou de gauche. Mais ce sont des arguments tellement raisonnables qu’il faudrait vraiment être aveuglé par une idéologie ou tout simplement y avoir un intérêt, pour les refuser. Il est tant pour la gauche d’avoir le courage de porter une réforme à la fois symbolique et efficace, qui ne pourra qu’obtenir l’assentiment d’une large majorité des citoyens de notre pays.

Dans cet article j’ai expliqué pourquoi instaurer un revenu maximum est juste et justifié. La suite de cet article s’attachera à décrire comment le mettre en place.

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