Introduire la démocratie dans l’entreprise

Comme je l’ai écrit ici, tout individu se proclamant libéral se doit de défendre un système démocratique. Que ce système soit basé sur une démocratie directe ou représentative, c’est un débat qu’entre libéraux nous pouvons avoir mais ce ne sera pas le sujet de cet article (mais peut-être d’un prochain). Pourtant, certains individus qui s’auto-proclament « libéraux » ne sont pas choqués que la démocratie qu’ils prétendent tant chérir, s’arrête aux portes de l’entreprise – je parle de l’entreprise traditionnelle qui ne représente pas la totalité des enteprises, les Scops (coopératives) ont un fonctionnement différent et plus conforme à l’idéal démocratique, il existe également des entreprises au statut traditionnel et qui fonctionnent de manière démocratique mais cela reste très minoritaire.

A. La démocratie s’arrête aux portes de l’entreprise.

Quelle est la nature d’une entreprise traditionnelle, sur quoi repose son fonctionnement ? Sur l’obéissance à celui (ou ceux) qui détient (ou détiennent) le titre de propriété de l’entreprise, que celui-ci (ceux-ci) exerce(nt) ce pouvoir directement ou indirectement via un conseil d’administration, une direction et des managers aux ordres. Cette obéissance, pour exister et être efficace, doit reposer sur la peur, la crainte. La crainte de se faire licencier et donc de perdre de quoi vivre (et de faire vivre sa famille) décemment, la crainte de se faire sanctionner par des « chefs ». C’est cette peur qui conduit les individus à obéir, à se soumettre, à la volonté d’autres individus. Obéissance, peur, est-ce cela qui vous vient à l’esprit lorsque vous pensez à démocratie ? A quel système politique pensez-vous lorsque vous entendez ces mots ?

Moi, aussi ! Lorsque j’entends ces mots, cela me fait penser aux époques les plus sombres de l’Histoire de l’Humanité. Un système qui fonctionne grâce à l’obéissance provoquée par la peur cela s’appelle une dictature. Je ne crois pas qu’un libéral pourrait contester cela. Or ce système est celui qui existe dans quasiment toutes les entreprises traditionnelles. Tous les libéraux, à mon instar, devraient s’opposer à cela et proposer un autre fonctionnement de l’entreprise, un fonctionnement respectueux des principes démocratiques, seuls garants de la Liberté et des droits fondamentaux des individus.

B. Une démocratie à tous les étages.

Envisager la question de la démocratie au sein de l’entreprise suppose de s’y intéresser à au moins deux niveaux.

Le premier niveau concerne la gestion de l’entreprise dans sa globalité : quelle stratégie adopter, quels changements devons-nous mettre en place, faut-il fermer certains établissements, faut-il moduler le temps de travail, faut-il licencier certains travailleurs, faut-il préférer du chômage technique en cas de baisse d’activité, faut-il réorganiser le système de production, faut-il modifier notre offre, etc ? Vous remarquerez que j’ai utilisé, lorsque cela était nécessaire, le pronom « nous ». Cele n’est pas anodin, car l’entreprise est avant tout un collectif de travailleurs. Lorsqu’on parle d’UNE entreprise au singulier, on parle en fait de PLUSIEURS individus qui sont les « composants » de cette entreprise, qui font que cette entreprise existe réellement et produise.

Le second niveau concerne l’organisation du travail, la gestion du personnel, des équipes au sein de l’entreprise, au sein de chaque établissement, au sein de chaque équipe. Il est temps d’en finir avec les petits chefs, les cheffaillons et un système d’organisation ultra-hiérarchisé, vertical, qui, à l’heure actuelle, est dépassé.

B.1. Démocratie de l’entreprise

Aujourd’hui, c’est le Conseil d’Administration (CA) représentant l’Assemblée Générale des actionnaires (AG) qui détient le pouvoir effectif dans l’entreprise. Remarquons déjà que nous sommes ici dans un système de suffrage censitaire et non pas universel, c’est-à-dire que ce qui prévaut n’est pas 1 individu=1 voix, mais 1 euro (ou 1 dollar)=1 voix. Plus vous êtes riche, plus vous avez de pouvoir. Avouez qu’on fait mieux en matière de démocratie…

Mais on peut aller encore plus loin. Pourquoi seraient-ce les actionnaires, via le CA, qui auraient le pouvoir de décision dans l’entreprise ? Pourquoi ceux qui y travaillent n’auraient pas le droit à la parole ? Après tout, ils sont sans doute les mieux placés pour savoir ce qui va et ce qui ne va pas dans l’entreprise ? Ils ont intérêt à ce que l’entreprise aille bien, surtout sur le long terme, pour ne pas se retrouver au chômage, alors que finalement, un actionnaire peut se moquer du long terme, s’il ne fait que de la spéculation court-termiste – j’achète, je vends. Ainsi, les salariés devraient avoir au moins autant de droit de vote que les actionnaires d’une entreprise et devraient même être majoritaires au sein du CA.

Mais, je vais aller encore plus loin, quitte à choquer. Le droit de vote et de décision des actionnaires se base sur le droit de propriété. C’est précisément ce qu’on nomme un suffrage censitaire qui s’oppose au suffrage universel, caractéristique de la démocratie. Le suffrage censitaire est, lui, caractéristique de ce qu’on nomme la ploutocratie (le suffrage censitaire est supprimé en France en 1848). Si on est libéral – et donc démocrate – on se doit de défendre le suffrage universel et non pas le suffrage censitaire. On ne peut alors pas tolérer que celui-ci persiste au sein de notre société qu’on veut démocratique, en particulier au sein des entreprises – lieu dans lequel les citoyens passent une grande partie de leur vie. Par conséquent, on ne peut tolérer que le droit de propriété – via l’actionnariat – accorde un droit de vote. Dans une entreprise, les seuls qui doivent être habilités à voter et à prendre des décisions ce sont ceux qui y travaillent, ceux qui font vivre l’entreprise, ceux qui produisent, ceux sans qui l’entreprise n’existerait pas. C’est le seul principe démocratique valable et je mets au défi quiconque qui se prétend libéral de défendre une position contraire.

B. 2. La démocratie au quotidien dans l’entreprise.

Dans la partie précédente, je parlais du fonctionnement général, global, statutaire, de l’entreprise. C’est une condition nécessaire mais non suffisante pour qu’existe réellement la démocratie dans l’entreprise.

Pour qu’elle existe réellement, il me semble nécessaire d’abolir les rapports hiérarchiques entre individus. Cela signifie-t-il le bordel ? Evidemment non. Nous vivons dans une démocratie politique et pourtant les députés, les ministres, le président ne sont pas des supérieurs hiérarchiques ! Cela ne nous empêche pas de vivre, plus ou moins, en bonne harmonie. Pourquoi ne serait-ce pas la même chose au sein d’une entreprise ?

Toute société nécessite l’existence de règles afin de l’organiser et lui permettre de perdurer dans le temps. Une entreprise est une société (ou micro-société), elle a donc besoin de règles. Ces règles devraient être fixées de manière démocratique (tout comme le sont les lois qui régissent la société française). En pratique, ce seraient donc les salariés qui décideraient des règles au sein de l’entreprise. Les salariés qui ne respecteraient pas ces règles risqueraient alors des sanctions, elles-mêmes décidées préalablement par l’assemblée salariale. J’ai du mal à voir quels arguments, une personne se prétendant libérale et démocrate pourrait m’opposer à un tel fonctionnement.

Un tel fonctionnement aurait le mérite de réduire considérablement le pouvoir des « petits chefs », des cheffaillons, et par conséquent, le harcèlement en entreprise, qui touche tout de même en France environ 1/3 des salariés. Le mal-être et la souffrance au travail en seraient autant diminués ce qui, de surcroit, améliorerait la productivité des entreprises tout en améliorant le bien-être des salariés qui y travaillent.

Bien entendu la question que beaucoup se poseraient est celle de l’évaluation. Comment évaluer sans hiérarchie ? Mais cela existe déjà. Cela s’appelle « l’évaluation par les pairs ». C’est un fonctionnement de « hiérarchie horizontale ». Ce n’est pas quelqu’un qui a un grade supérieur à vous qui vous évalue, mais un collège de personnes qui font le même travail que vous et qui donc sont sans doute ceux qui connaissent le mieux le travail qu’on vous demande de faire et les difficultés auxquelles vous pouvez être confronté (puisqu’ils font le même boulot).

Il faut bien sûr organiser une telle évaluation collégiale :

  • quel processus de désignation ? chacun son tour ? Élection ?tirage au sort ? Mais là encore c’est par un processus démocratique au sein de chaque entreprise que les règles peuvent être établies.
  • Combien d’évaluateurs ? (question non négligeable)
  • Comment éviter les ententes entre évaluateurs qui seront eux-mêmes évalués ? Par un processus de roulement ? Autre ?

Voilà des questions utiles à se poser.

Conclusion :

Dans cet article, je dresse ce qu’on pourrait appeler un pattern 1 de ce que devra être dans les prochaines années le monde de l’entreprise, en tout cas pour chacun qui aura le courage de se prétendre libéral et encore plus pour celui qui aura le courage – comme moi – de se prétendre socialiste. Je mets au défi quiconque qui ose se revendiquer libéral – et encore plus celui qui se prétend socialiste – de contredire mes propos.

Pourquoi je parle de pattern ? Parce que cela laisse la porte ouverte à certaines adaptations, certaines variations. En effet, il paraît assez évident qu’on ne peut appliquer les mêmes règles à une entreprise transnationale comptant des dizaines de milliers de salariés, une Grande Entreprise, une ETI (Entreprise de Taille Intermédiaire), une PME ou une TPE. Ce que j’ai énoncé ici, ce sont des principes directeurs qui doivent s’adapter à chaque type d’entreprises, voire même à chaque entreprise, mais toujours en gardant l’idéal démocratique à l’esprit.


Notes :
1 Je suis navré d’employer ce terme anglophone. On pourrait le traduire dans le contexte par « schéma de base » ou encore « structure de base » mais le terme pattern me semble mieux adapté. Les joueurs de batterie comprendront sans doute aisément pourquoi. Le pattern, en batterie, désigne le rythme principal, celui que va suivre la musique, la chanson, celui qui va se répéter (en général c’est le rythme joué par le charleston (ou la cymbale ride), la grosse caisse et la caisse claire) mais qui peut aussi connaître quelques variations à certains moments (un coup de cymbale crash par exemple ou encore une variation au niveau de la caisse claire ou de la grosse caisse (suppression d’un coup ou ajout d’un coup à certains passages). Le terme pattern me semble bien adapté car il combine l’idée de structure, de « colonne vertébrale », avec l’idée de souplesse, de flexibilité, de modifications ponctuelles en fonction du moment, de la situation.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s