La polémique idiote de l’été : faut-il interdire le « burkini » ?

Après la stupide polémique initiée par la mairie de Colombes, les élus de droite rivalisent d’imagination pour nous sortir toujours plus de propositions imbéciles.

Alors que la France vit sous le régime de l’état d’urgence au moins jusqu’en janvier prochain, alors que la menace terroriste n’a jamais été aussi grande depuis 20 ans, certains maires, au lieu de chercher à améliorer la sécurité dans leur commune (pourtant une de leur prérogatives), préfèrent prendre des arrêtés grotesques, ridicules voire même dangereux. Voyons le bon côté des choses : cela montre au grand jour leur immaturité et leur incompétence, ce qui permettra à leurs électeurs de faire un meilleur choix la prochaine fois (enfin on l’espère)1.

De quels arrêtés je parle ?

Des arrêtés dits « anti-burkini ». Des arrêtés qui ont eu le mérite de faire rire hors de nos frontières mais qui, en France, ont déclenché un vif débat politico-médiatique qui a été jusqu’à obliger le premier ministre Manuel Valls à prendre position. Et tout ça à propos de quoi ? D’un vêtement ! Les terroristes doivent trembler ! Décidément nos hommes politiques deviennent complètement hystériques et semblent incapables de gouverner sereinement le pays, que ce soit au niveau local ou national. Cependant, ils ne sont pas les seuls fautifs, l’hystérisation touche aussi de nombreux medias (journaux, chaînes de télé, réseaux dits « sociaux ») qui ne font qu’entretenir ce climat malsain et même l’aggravent.

J’ai dit que ces arrêtés faisaient rire. Moi, je ris jaune. Car non seulement ce genre de mesures n’augmentera pas la sécurité pour les citoyens, ne diminuera pas la menace terroriste mais par contre, ces mesures sont un cadeau pour les recruteurs de Daesh, qui dénonceront (cyniquement bien sûr) une atteinte à la liberté des femmes de se vêtir comme bon leur semble, qui expliqueront que c’est une nouvelle preuve que la France ne veut pas de l’islam, stigmatise les musulmans en les empêchant de pratiquer leur religion, etc, et donc qu’il faut la combattre. Daesh devrait remercier ces maires qui, à cause de leur bêtise, sont de parfaits VRP de l’organisation islamiste, et cela malgré eux (heureusement, sinon ils devraient être démis de leur mandat).

Mais au fait, c’est quoi le burkini ?

Ce qu’on nomme « burkini » c’est une combinaison de bain qui couvre tout le corps sauf le visage. Voici un exemple :

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J’aimerais bien que les maires qui ont pris ces arrêtés m’expliquent quelles différence ils font avec une tenue de plongée :combinaison-sunset-axess-femme

Les arguments avancés par ces maires (hygiène, sécurité) ne tiennent pas la route et sont des faux prétextes. En comparant les deux images, on s’aperçoit que ce qui serait valable pour l’un serait aussitôt valable pour l’autre. Autrement dit, il ne reste plus qu’à ces maires qu’interdire les tenues de plongée en bord de mer (enfin s’ils étaient cohérents et honnêtes intellectuellement, ce dont je doute fortement)2.

Pour mémoire, voici les types de maillots portés au début du XXème siècle :

maillotsxix

Alors, pourquoi cette polémique ridicule ?

L’origine de ces arrêtés et de la polémique qui a suivi n’est pas à chercher dans le vêtement en lui-même, mais dans ce qu’il représente et symbolise. Ce qui pose problème avec le burkini, c’est sa proximité avec l’islam et en particulier avec l’islam fondamentaliste voire intégriste3.

Commençons par le nom, « burkini ». C’est certes un mauvais jeu de mot entre « burqa » et « bikini » mais on ne peut tout de même pas interdire le port d’un vêtement parce que son nom est de mauvais goût !

Le burkini fait partie de ce qu’on nomme la « mode islamique », c’est-à-dire une gamme de vêtements ou d’accessoires vestimentaires conformes à certaines prescriptions religieuses. J’ai eu l’occasion d’expliquer que je trouvais ce genre de prescriptions ridicule mais le ridicule n’est pas un motif pour interdire.

On pourrait me rétorquer : « et la laïcité, alors ? On interdit bien le voile à l’Ecole, la burqa dans la rue, pourquoi pas le burkini ? » La remarque est pertinente et mérite une réponse développée.

Faire la différence entre burqa, voile et burkini

Tout d’abord, si la burqa ou le niqab (voile intégral) sont interdits dans la rue c’est, juridiquement parlant,  pour des raisons de sécurité puisque ces vêtements cachent le visage de ceux qui les portent, ce n’est donc pas une question de laïcité. Certains diront que ce motif est un faux prétexte, c’est peut-être, et sans doute, le cas mais d’un point de vue juridique, la laïcité n’entre pas en jeu.

Parlons maintenant du voile à l’Ecole, problématique qui a fait l’objet de débats en 2003-2004. Là, l’enjeu était bien la laïcité. Certains opposants à l’interdiction utilisaient l’argument selon lequel le voile était un simple vêtement, qu’il était illégitime d’empêcher une femme de porter le vêtement qu’elle souhaitait. Cela pouvait sembler de bon sens, mais après une rapide analyse théorique et pragmatique, l’argument ne résistait pas.

D’abord, même dans la rue où les exigences vestimentaires sont les plus faibles, on ne peut s’habiller n’importe comment : on ne peut se promener dans la rue vêtu que d’un slip, porter un uniforme de policier si on n’est pas policier, porter un uniforme SS, par exemple, et tout cela pour des raisons légitimes : respect des autres et hygiène dans le premier cas, question de sécurité dans le second, empêcher les troubles à l’ordre public et l’apologie de crimes dans le troisième. Ce qui est valable dans un espace aussi ouvert que la rue est a fortiori valable dans un espace plus clos comme l’Ecole. Ensuite, parler de choix était un peu cynique : nombreux sont les témoignages de femmes subissant des pressions de leur famille, leur entourage, leur voisinage, les incitant très fortement (pour ne pas dire « les obligeant ») à porter le voile. Enfin, parler de simple vêtement est hypocrite puisque la religion musulmane ou en tout cas certaines variantes, le prescrit ou incite fortement à le porter (même si ce n’est pas dans les textes sacrés). D’ailleurs les organisations opposées à cette loi étaient en grande majorité des organisation religieuses musulmanes ou des associations proches de telles organisations. Il était donc légitime de le considérer comme un signe religieux ostentatoire et ainsi de l’interdire à l’Ecole républicaine laïque.

Quid du burkini ? Y-a-t-il un motif parmi les précédents, qui puisse s’appliquer ?

Le motif sécuritaire est difficile à soutenir. Regardez l’image représentant un burkini et dites-moi comment il pourrait représenter un danger pour la sécurité ! Pas sérieux.

Peut-on alors invoquer la question de la laïcité ? Cela impliquerait que le burkini soit un symbole religieux tout comme le voile. Or, autant il est assez évident que le voile est un attribut religieux, assez ancien, autant c’est difficile de prétendre la même chose avec le burkini qui existe depuis moins d’une décennie. Je ne crois pas qu’il existe de textes religieux, sacrés ou non, qui traitent du burkini (sauf pour l’interdire, ce qui est le cas de certains extrémistes qui le trouvent encore trop suggestif!). On ne peut nier son lien avec l’islam mais à mon sens, ce n’est pas suffisant pour en faire, à l’heure actuelle, un attribut religieux. Cependant, admettons-le un instant. Cela légitimerait-il une interdiction sur les plages, au nom de la laïcité ? En ce cas, il faudrait aussi interdire le voile, la kippa, les prêtres ne pourraient plus de promener dans leur tenue de cérémonie tout comme les sœurs. Difficile à mettre en œuvre et à mon sens non souhaitable, la rue doit rester un espace ouvert. Ce qui n’empêche pas de l’interdire dans certains lieux publics4.

La seule raison potentiellement valable

Le seul motif valable pour interdire le burkini n’apparaît pas précédemment. Il s’agirait de l’interdire parce que celui-ci porte atteinte à la dignité des femmes. Mais cela pose de sérieux problèmes.

D’abord, si on va dans ce sens, il faudrait interdire de nombreuses publicités, de nombreuses émissions de TV, qui donnent une image très dégradante de la femme. Il faudrait également en finir avec les comportements sexistes quotidiens que subissent les femmes dans la rue, les transports en commun, à leur travail, et plus globalement au sein de notre société qui reste, malgré des progrès indéniables, profondément dominée par les hommes (inégalités de revenus, d’accès à certains emplois, de répartition des tâches domestiques, etc). A mon avis lorsqu’on s’intéresse au droit des femmes, il faut commencer par agir sur ces points avant de parler du burkini.

Ensuite, il faut prouver que le burkini porte atteinte à la dignité des femmes. Ce n’est pas si évident. Le vêtement en lui-même ne pose pas de problème. Ce sont les raisons pour lesquelles une femme le porte qui vont déterminer s’il y a atteinte ou non. Si c’est parce qu’on l’oblige, si c’est parce qu’on lui serine que si elle ne fait pas preuve du pudeur ça signifie qu’elle est une putain, une femme de mauvaise vie,etc, oui cela porte atteinte à sa dignité et à ses droits. Mais si c’est parce qu’elle est complexée, parce qu’elle se sent mieux en refusant de montrer son corps ou tout simplement parce qu’elle trouve ce vêtement joli et plaisant à porter, difficile de parler (en tout cas en première analyse) d’atteinte à ses droits et à sa dignité.

Enfin, il faut être cohérent. Si on estime qu’il n’est pas juste d’obliger une femme à porter certains vêtements (burqa, voile, niqab, par exemple), on doit aussi estimer qu’il n’est pas juste d’empêcher une femme de porter les vêtements qu’elle veut. Je rappelle que les prescriptions vestimentaires sont plutôt l’apanage des régimes autocratiques, dictatoriaux ou totalitaires (pensez à l’Iran, l’Arabie Saoudite, les talibans, l’organisation Daesh) mais pas des démocraties. Autrement dit, ce n’est pas au vêtement en lui-même qu’il faut s’attaquer mais aux discours, aux pratiques, qui obligent certaines femmes à porter le burkini.

Traiter le cœur du sujet

Peut-être serait-il temps de se poser cette question : si l’idéologie islamiste séduit malheureusement de plus en plus de femmes5. c’est peut-être aussi parce qu’elles ne se satisfont pas de l’image de la femme au sein de notre société c’est-à-dire l’image de femme-objet, femme-marchandise, qui ne pourrait s’épanouir qu’en respectant certains canons de beauté (d’ailleurs fixés par les hommes). Le problème, c’est que ce n’est pas en se réfugiant dans une idéologie ultra-misogyne comme l’islam extrémiste, que les choses changeront, bien au contraire. Cette idéologie considère que la femme doit rester au foyer, a pour fonction d’enfanter, de s’occuper des tâches domestiques, a le devoir de satisfaire sexuellement son époux et de cacher son corps aux yeux et à la tentation des autres hommes sous peine de passer pour une dévergondée (je vous la fais en termes élégants), n’a pas les qualités requises pour occuper des fonctions, des emplois, de pouvoir.

Paradoxalement, dans nos sociétés occidentales qui se prétendent progressistes, cette vision de la femme est loin d’être dépassée. Malheureusement elle est toujours d’actualité même au sein de notre parlement, représentant les citoyens français. Je rappelle la tribune des élues, des syndicats d’assistants parlementaires6, les sifflets et réflexions envers certaines ministres ou parlementaires en jupes. Finalement, une partie de nos élus ne valent pas mieux, en ce qui concerne le droit des femmes, que Daesh.

Ce qui me gêne également dans cette polémique c’est qu’elle se focalise encore une fois sur les femmes et notamment sur la place de leur corps dans l’espace public (ou l’espace commun). D’un côté il y a ceux qui veulent imposer le port du burkini pour cacher le corps des femmes et de l’autre ceux qui veulent obliger les femmes à montrer leur corps. Encore une fois, l’enjeu du corps de la femme devient non pas un enjeu individuel, personnel (chacune décide de faire ce qu’elle veut) mais un enjeu politique d’un côté comme de l’autre. Il est temps que cela cesse et qu’on laisse enfin les femmes disposer de leur corps comme elles l’entendent7.


Notes :

1 J’avoue hésiter entre deux possibilités :
ou bien ceux qui votent pour des demeurés pareils sont eux-mêmes encore plus demeurés
ou bien ils votent pour des demeurés parce qu’ils savent qu’en votant pour les plus nuls ils seront les manipulés et en tirer quelques intérêts.

2 On pourrait me rétorquer : « si le burkini c’est la même chose qu’une tenue de plongée pourquoi parle-t-on de burkini, pourquoi a-t-on inventé ce mot ? » La remarque est astucieuse. Il faut donc signaler que le burkini est un vêtement plus ample que la combinaison de plongée, un vêtement qui épouse moins les formes du corps, et cela même si certains extrémistes trouvent que c’est encore trop près du corps.

3 Ce qui ne signifie pas que les femmes qui portent le burkini sont toutes musulmanes, on trouve par exemple des juives orthodoxes qui l’utilisent.

4 Je distingue espaces publics, espaces communs et espaces collectifs. Ce sera le sujet d’un prochain article. L’important ici c’est de comprendre qu’il est légitime et souhaitable que les règles soient différentes entre la rue et une administration publique.

5 Alors que les femmes sont parmi les premières victimes des idéologies religieuses et notamment de l’islam extrémiste. Elles peuvent être victimes de deux manières. Directement, lorsqu’on les oblige, par la force ou la menace. Ou plus vicieusement, à la manière des sectes, lorsque les victimes ont subi un lavage de cerveau, une propagande répétée, et semblent agir de leur plein gré (les victimes en sont d’ailleurs convaincues, c’est ce qui est le plus tragique).

6 http://www.liberation.fr/france/2015/05/04/nous-femmes-journalistes-en-politique_1289357
http://www.leparisien.fr/espace-premium/actu/les-femmes-politiques-disent-stop-10-05-2016-5781341.php
http://www.publicsenat.fr/lcp/politique/harcelement-collaborateurs-parlementaires-interpellent-elus-1368914

7 La question de la réappropriation de leur corps par les femmes dans l’espace public est un combat prioritaire des FEMEN, organisation féministe, combat que je soutiens pleinement.

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Une réflexion sur “La polémique idiote de l’été : faut-il interdire le « burkini » ?

  1. DE LA PERTINENCE!
    BEAUCOUP DE BON SENS!
    oui, il faut se documenter avant de prendre des mesures….
    quand on retourne dans le passé, on constate des attitudes qui,par la suite,heureusement, ont évolué….
    ne pas se laisser faire,trouver de bons arguments et trouver de vrais motifs de « révolte »(ça ne manque pas)!!!ne pas se laisser embarquer sur des terrains dans des situations futiles !!!!ça peut faire le jeu de gens bien malins…..

    je suis d’accord avec vous!

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