Espaces communs, espaces collectifs, espaces publics.

Voici un court article théorique visant à construire une typologie des différents espaces sociaux, dégager des éléments caractéristiques et comprendre pourquoi des règles différentes s’y appliquent. Pour cela, je m’inspire de la classification de Jean-Marie Harribey à propos des différents types de biens (communs, collectifs, publics, privés), donnée dans son ouvrage La Richesse, la valeur et l’inestimable1.

A. La typologie de Harribey.

Harribey fait reposer sa typologie sur trois critères :

  1. Exclusion/non-exclusion. Un bien ou un service sera dit non-exclusif s’il est accessible à tous. L’exemple souvent donné est celui du phare ou de l’éclairage dans la rue. On pourrait également évoquer les connaissances, en tout cas, les connaissances non brevetées. Idéalement, l’eau peut aussi être un bien commun à deux conditions, si les infrastructures sont suffisantes, et si l’eau est distribuée gratuitement (en tout cas une certaine quantité pour un usage qu’on peut qualifier de première nécessité (alimentation, hygiène)).
  1. Rivalité/non-rivalité. Ce critère permet de distinguer les biens ou services dont l’usage par un individu n’empêche l’usage par un autre. Là encore les exemples du phare ou de l’éclairage public sont souvent donnés. Les connaissances rentrent également pleinement dans le cadre, que celles-ci soient brevetées ou non. Remarquez par contre que le cas de l’eau ne marche pas ici.
  1. Public/privé. Un bien public est un bien fourni par le secteur public, un bien privé un bien fourni par le secteur privé.

A partir de ces critères, Harribey définit un bien commun par la non-exclusion et la rivalité. Un bien collectif par la non-exclusion et la non-rivalité. Ce choix définitionnel me pose problème car cela signifie incompatibilité logique entre « commun » et « collectif », c’est-à-dire qu’une chose collective ne peut être commune et qu’une chose commune ne peut être collective (du fait du critère de rivalité/non-rivalité). Ainsi, les connaissances ne pourraient être à la fois communes et collectives. Cela semble assez bizarre. Deux options se présentent pour se débarrasser du problème :

(1) a. Définir le commun comme ce qui est accessible à tous, ce qui se caractérise par la non-exclusion et uniquement par cela. Un bien commun peut ainsi être frappé de rivalité ou non. Pensons par exemple à l’eau (pour la rivalité) ou au phare (pour la non-rivalité).           b. Définir le collectif comme ce qui est frappé de non-rivalité et uniquement par cela.

Je parlerai par la suite de sens faible.

(2) a. Définir le commun comme ce qui est accessible à tous, ce qui se caractérise par la non-exclusion et uniquement par cela.                                                                                                            b. Définir le collectif comme ce qui est commun et frappé de non-rivalité.

Je parlerai par la suite de sens fort.

Il faut donc choisir :

ou bien on estime qu’il peut exister des biens ou services collectifs qui ne soient pas communs, (option (1)),

ou bien on estime qu’un bien ou un service collectif est nécessairement quelque chose de commun, (option (2)).

B. Ma typologie.

Quelle que soit l’option choisie, elle sera parfaitement transposable à la notion d’espace. Pour ma part, je choisis l’option (2).

Voici alors la typologie que je propose :

  1. Un espace commun est un espace accessible à tous, qui répond au critère de non-exclusion.
  1. Un espace collectif est un espace commun qui répond au critère de non-rivalité, c’est-à-dire que l’accès ou l’occupation d’une partie de cet espace par un individu n’empêche pas l’accès ou l’occupation par un autre individu.
  1. Un espace public est un espace appartenant à ou géré par, le secteur public (Etat, collectivités territoriales, institutions publiques).

Prenons quelques exemples pour voir si cette classification est utilisable et pertinente.

  • Commençons par la rue. Elle entre parfaitement dans la catégorie « espace commun » et même « espace collectif » (que ce soit dans le sens faible ou fort). La rue est accessible à tous (en tout cas dans une société démocratique libérale), et le fait qu’un individu occupe la rue n’empêche pas un autre d’y accéder et de l’occuper. On peut également la qualifier d’espace public puisque la rue est géré par l’autorité publique. Ainsi la rue est un espace commun, collectif et public.
  • Les parcs et jardins. Notre classification permet de distinguer plusieurs types. Les parcs et jardins qui appartiennent aux municipalités (par exemple) ou à d’autre collectivités publiques et les parcs et jardins appartenant à des entités privées (pensons par exemple aux zoos). En règle générale, les parcs et jardins publics sont aussi des espaces communs. Pour les parcs et jardins privés, c’est plus partagé. La grande majorité sont des lieux dont l’accès est conditionné (généralement monétairement) mais certains sont des lieux communs lorsque les propriétaires laissent l’accès libre et gratuit (je pense par exemple à certains jardins de châteaux appartenant à des entités privées, on pourrait aussi penser aux galeries d’art). La distinction public/commun est donc ici pertinente car elle permet de différencier au moins deux types réels d’espaces : des espaces communs publics et des espaces communs privés. Le caractère collectif de tels espaces apparaît également que ce soit dans le sens faible ou dans le sens fort. Le fait qu’un individu accède à un parc ou jardin n’empêche pas un autre d’y accéder (non-rivalité), la seule limite étant la taille du lieu mais en général il est suffisamment grand. Si on ajoute à cela le caractère commun (public ou privé), on a un nouvel exemple d’espace collectif (au sens fort) qui peut être public ou privé (à la différence de la rue qui était un espace collectif uniquement public). Nous avons donc trouvé de nouveaux types d’espaces en plus des espaces communs/collectifs/publics : espace commun/collectif/privé, espace collectif (au sens faible)/non-commun/privé.
  • Les salles de spectacle. Une nouvelle fois, on peut distinguer salles de spectacle publiques et salles de spectacle privées mais cela ne garantit pas une distinction commun/non commun. Des salles de spectacle publiques peuvent très bien réguler de façon monétaire l’accès (en règle générale c’est le cas) en faisant payer l’entrée et des salles de spectacle privées peuvent laisser l’accès libre et gratuit, c’est très rare mais possible. On serait donc plutôt, en règle générale, dans des cas d’espaces publics ou privés, non communs. Concernant la qualification « espace collectif », il apparaît évident qu’une salle de spectacle est frappée du critère de rivalité : le nombre de places étant limité, l’occupation par un individu empêche l’occupation par un autre. Là encore la classification théorique semble pertinente puisqu’elle permet de mettre en évidence un nouveau type de lieux réels : les espaces communs (public ou privés) non-collectifs (que ce soit au sens faible ou fort). Elle permet également d’esquisser un lien entre rivalité et exclusion. L’exclusion semble sous-déterminée2 par la rivalité. Cela signifie que c’est peut-être parce que l’accès ou l’occupation (ou l’usage) de certains espaces (ou certains biens et services) par un individu empêche l’accès ou l’occupation (ou l’usage) de certains espaces (ou certains biens et services) par un autre, que sont mises en place des mesures d’exclusion que ce soit de manière réglementaire ou monétaire.
  • Les locaux d’administrations publiques. C’est de toute évidence un espace public. Est-ce un espace commun, est-ce un espace collectif ? Nous pouvons déjà remarquer que c’est plutôt un espace frappé de non-rivalité. Même s’il y a souvent la queue pour accéder à un guichet, on peut toujours y accéder après une période d’attente. La capacité d’accueil est en règle générale (il y a des cas où il vrai que ce n’est pas le cas) suffisante pour que les citoyens n’attendent pas dehors. Cela en fait donc un espace collectif, au sens faible. Est-ce un espace collectif, au sens fort ? Autrement dit est-ce un espace commun ? Bien que l’accès ne soit pas soumis à un droit d’entrée monétaire, le critère de non-exclusion n’est pas toujours valable. Par exemple, pour entrer dans une caserne militaire vous serez contrôlé, vous ne pourrez pas y déambuler comme bon vous semble. C’est la même chose pour l’Elysée ou tout simplement pour n’importe quel établissement scolaire. Voilà encore un nouveau type d’espace : public/non-commun ou public/non-commun/collectif (au sens faible).
  • Les lieux d’habitation. Ce sont bien entendu des lieux privés, non-communs, non collectifs (que ce soit dans le sens fort ou dans le sens faible).

Il semble bien que la typologie spatiale commun/collectif/public ait un véritable intérêt puisqu’elle permet diverses combinaisons théoriques applicables aux espaces réels.

C. Conséquences.

On comprend alors mieux pourquoi l’accès, l’occupation, la vie sociale, au sein de ces différents types d’espace sont soumis des règles spécifiques. Ainsi, un espace commun (pensons à la rue) aura tendance à être régi par des règles plus souples qu’un espace qui ne l’est pas puisque plus les règles d’accès ou d’occupation seront contraignantes, plus on risque de s’éloigner du critère de non-exclusion qui caractérise l’espace commun. Pour faire écho à un précédent article, cela explique pourquoi il est cohérent d’accepter le voile, le burkini, dans la rue, sur la plage, mais de l’interdire dans certains bâtiments publics (établissements scolaires, piscines, par exemple). La rue est un espace commun quasiment « pur » alors que les établissements scolaires ou les piscines sont certes des lieux publics mais aussi des lieux non communs ou en tout cas pas aussi communs que la rue ou les plages.

Une autre remarque importante concerne les espaces collectifs. Du fait de la non-rivalité qui en est un élément caractéristique (que ce soit au sens faible ou fort), il semble illégitime de soumettre de tels espaces à la loi du marché, à savoir la loi de l’offre et de la demande3, puisque celle-ci repose sur les concepts de rareté et concurrence. Or dans le cas d’un espace collectif (et c’est là même chose pour un bien ou un service), ces concepts ne s’appliquent pas puisque par définition, l’accès, l’occupation (ou l’usage) d’un espace collectif (ou d’un bien collectif) n’empêche personne d’y accéder, de l’occuper (ou de l’utiliser). Il apparaît ainsi que des espaces (ou des biens) collectifs devraient être également des espaces (ou des biens) publics puisque selon la théorie économique dominante, ils ne peuvent apporter aucun profit à une entité privée (dont l’objectif est, toujours selon la théorie dominante de faire du profit) sauf sous forme de rente mais justement la rente est un phénomène qui va à l’encontre du marché (toujours selon la théorie économique dominante). Cependant, comme je l’ai montré, dans la réalité il peut et il existe des espaces collectifs privés car certains individus, par philanthropie ou par intérêt calculé, mettent une partie de leur propriété à disposition de tous. Ce qui prouve encore une fois que la théorie économique dominante est loin d’être satisfaisante pour décrire la réalité.


Notes :

1 Jean-Marie Harribey, La Richesse, la valeur et l’inestimable, Editions Les Liens qui Libèrent (LLL), 2013, p. 392-405.

2 Lorsque je parle de sous-détermination de A par B, cela signifie que le phénomène B joue un rôle dans la survenance de A mais pas de manière automatique.

3 La loi du marché, de l’offre et de la demande est été invalidée aussi bien théoriquement qu’empiriquement mais elle continue d’être un théorème de la science économique orthodoxe.

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