Lutter efficacement contre le non-remplacement des enseignants.

Le non-remplacement des enseignants est un problème réel qui ne doit pas être pris à la légère ou susciter la polémique. La ministre de l’éducation Najat Vallaud-Belkacem a présenté des pistes pour lutter contre. Parmi ses propositions « chocs », on retiendra l’augmentation de la mobilité géographique des enseignants remplaçants et la mise en place des formations pendant les vacances scolaires. Je propose des mesures différentes qui seront, selon moi, plus efficaces.

Je tiens à préciser que cet article n’a pas à être considéré comme une charge contre la ministre de l’éducation, souvent attaquée par l’extrême-droite et une partie de la droite. Pourquoi est-elle ainsi attaquée ? Peut-être est-ce parce que c’est une femme, peut-être est-ce parce que son nom titille un racisme sous-jacent ou est-ce tout simplement une forme d’expression de fantasmes érotiques1 ? Ce genre d’attaques est stupide et provient d’idiots qui ne méritent pas grand intérêt mais qui, malheureusement, sont écoutés. Moi, je critique la ministre et surtout le ministère pour leurs actions et non pas par rancoeur personnelle.

Ceci étant précisé, quelles mesures prendre pour lutter contre le non-remplacement des enseignants ?

1. Avant de traiter le non-remplacement, il serait intelligent de lutter contre l’absentéisme des enseignants. J’en profite au passage pour tordre le coup à une idée reçue souvent colportée par certains médias, certains éditorialistes, certains sites : les enseignants seraient plus absentéistes que les autres salariés. C’est complètement faux. La preuve ? Dans le privé, la proportion de salariés absents au moins un jour pour raisons de santé au cours d’une semaine est de 3,6 % dans le secteur privé, 3,8 % dans la fonction publique et de 2,3 % chez les enseignants2 ! Si on regarde le taux d’absentéisme, la moyenne nationale tous secteurs confondus, est de 3,7 % contre 3,2 % chez les personnels de l’EN (enseignants et autres)3. D’où vient alors ce préjugé des enseignants absents ? A mon avis, cela vient du fait que c’est sans doute la profession la plus visible. Tout le monde est passé par l’Ecole, la très grande majorité des familles ont des enfants qui vont à l’Ecole ou qui ont été à l’Ecole, ceux qui n’en ont pas ont des membres de leur famille ou des amis qui eux en ont. Autrement dit, tout le monde a un lien, plus ou moins fort, avec l’Ecole et ce qu’il s’y passe. J’ajoute qu’un enseignant absent c’est entre 20 et 40 élèves sans prof et donc entre 20 et 40 familles qui sont touchées. Conséquences sans commune mesure avec l’absence du conseiller fiscal au sein de son cabinet, du publicitaire au sein de son agence ou du trader au sein de sa banque…

Lutter contre le non-remplacement implique donc de lutter avant tout contre les absences des enseignants. Lutter contre l’absentéisme implique de connaître les causes de ces absences. Or, les causes sont bien connues, on peut les résumer comme suit : conditions de travail dégradées. Qu’est-ce que cela signifie pratiquement et précisément ?

  • Classes surchargées. La France est un des pays de l’OCDE ayant une taille de classe moyenne parmi les plus élevées
  • Dévalorisation financière. Les enseignants français font partie des enseignants les moins bien payés de l’OCDE.
  • Dévalorisation sociale. « Les profs sont des fainéants, ils ne travaillent pas assez, ils ont trop de vacances», etc, c’est un discours ambiant qui trouve de l’écho mais qui n’a aucun fondement réel. On leur attribue également la cause de quasiment tous les maux de la société (chômage, terrorisme, violences,…)
  • Bureaucratisation du métier. Toujours de la paperasse à remplir qui ne sera que rarement lue et analysée mais qui gaspille du temps.
  • Tensions de plus en plus fortes avec certains élèves et certains parents pouvant aller jusqu’à la violence dans certains endroits
  • Déni, culpabilisation voire infantilisation de l’administration lorsqu’un enseignant tire la sonnette d’alarme
  • Hiatus entre ce que la société (ou en tout cas certains représentants auto-proclamés) attendent d’eux et ce qui est réellement en leur pouvoir. On le retrouve à plusieurs niveaux. Par exemple, on leur demande de gérer voire de résoudre des problèmes qui relèvent de la sphère familiale d’un côté. On leur demande aussi de gérer voire de résoudre des problèmes qui relèvent de la situation politique, économique et sociale de la France. On leur demande au mieux de gérer l’exclusion sociale, au pire de la résoudre (l’un comme l’autre ne peuvent être résolus uniquement par l’Ecole).

Conclusion : pour lutter contre le non-remplacement des enseignants il faut d’abord et surtout lutter contre la dégradation des conditions de travail détaillées ci-dessus.

2. Une autre mesure efficace serait de créer davantage de postes de remplaçants. Cela paraît d’une évidence limpide mais apparemment cela échappe au ministère de l’Education Nationale ! On peut comprendre pourquoi. Créer des postes c’est assez simple mais les pourvoir c’est une autre affaire ! Il est de notoriété publique que les concours de recrutement de l’EN peinent à trouver des candidats ! Pourquoi ? C’est expliqué en 1. Et en plus, ici on parle de remplaçants, des postes pas forcément parmi les plus recherchés, surtout si on dégrade leurs conditions de travail, comme le veut la ministre, en augmentant la mobilité géographique…

Cela m’amène au point suivant.

3. Plutôt que d’augmenter la mobilité géographique des enseignants remplaçants, une mesure efficace serait de permettre aux enseignants remplaçants de remplacer un collègue dans un autre département lorsque le remplaçant se trouve rattaché à une école limitrophe de ce département. Non seulement cela réduirait le nombre de non-remplacement, mais en plus cela éviterait à l’enseignant de faire trop de kilomètres. Cela réduirait les frais de déplacement et ainsi les dépenses publiques. On diminuerait les dépenses publiques tout en gagnant en efficacité, n’est-ce pas merveilleux ? Problème majeur qui fera que cette mesure a peu de chances de voir le jour : il faut que les administrations des deux départements coopèrent et se coordonnent ! Chose peu plausible. Autrement dit, on fait payer l’inertie et l’inefficacité de leur administration aux enseignants. C’est tellement plus simple !

Pour finir, j’aimerais revenir sur l’idée de placer les journées de formation des enseignants sur les vacances scolaires. En théorie l’idée est séduisante. C’est certain que cela permet d’optimiser la gestion des remplaçants. Lorsqu’on y réfléchit un peu plus que le ministère, on s’aperçoit en revanche que c’est difficile à mettre en œuvre.

a. D’abord se pose la question de la « mise en forme » de la formation. Est-ce que la formation doit s’étaler sur des journées par ci, par là ou se dérouler sur plusieurs jours consécutifs. A mon sens, pour une formation efficace, la seconde option est la meilleure. Disons une semaine, ce qui peut se renouveler dans l’année.

b. Quand mettre cette semaine ? Pendant les vacances scolaires ? Lesquelles ? Difficile d’envisager la mettre pendant les vacances de Noël, du fait des jours fériés. A la fin de l’année scolaire, avant les « grandes vacances », l’efficacité m’en semble diminuée d’autant plus qu’à cette période les enseignants sont en général sur les rotules. Reste les autres vacances scolaires (Toussaint, Février, Pâques). Des vacances scolaires de deux semaines. Il faut être benêt pour penser que pendant ces vacances les enseignants se prélassent. Bien au contraire, ils commencent déjà par récupérer, se reposer (je rappelle que contrairement aux autres salariés, les enseignants n’ont aucune latitude quant aux choix de leur congés ou de leurs jours de repos, même si je conviens que le salarié est tout de même soumis à certaines règles et obligations), mais aussi et surtout, travailler, préparer la période scolaire qui suit. Aussi je ne suis pas certain que mettre une semaine de formation pendant ces vacances scolaires soit adéquat. Finalement il ne reste qu’une possibilité : mettre cette semaine de formation à la fin des vacances scolaires d’été.

c. Les points précédents reposaient sur l’hypothèse que tous les enseignants seraient en même temps en formation. C’est une approche centralisatrice qui repose implicitement sur le schéma du cours magistral et sur la verticalité des rapports sociaux. Je ne partage pas cette approche, je lui préfère une forme plus décentralisée et plus horizontale qui répondrait aux attentes et aux demandes des enseignants. Pourquoi d’abord ne pas demander aux intéressés ce sur quoi ils voudraient être formés ? Pourquoi un enseignant ne pourrait-il pas inviter quelques collègues dans sa classe pour leur montrer ce qu’il a choisi de mettre en place dans sa classe, leur expliquer pourquoi il a fait ça, et pourquoi ça marche dans sa classe ? Pourquoi un enseignant ne pourrait pas demander lui-même à rencontrer un collègue pour s’apporter mutuellement des conseils ? etc. Nous vivons à l’heure du numérique. Plutôt que de vouloir en faire des tonnes sur l’utilisation du numérique par les élèves (qui ne sert pas à grand chose, en tout cas pas avant un certain âge avancé), on devrait plutôt utiliser ces outils pour renforcer les interactions entre enseignants (création de forums où chacun peut expliquer ce qu’il met en place, comment il traite telle partie du programme, exercices types, conseils, etc). Cela existe déjà mais ces procédés devraient être beaucoup mieux organisés et aussi institutionnalisés (mais là encore on se heurte au mur de l’administration).

Si j’ai fait cette petite digression c’est pour mettre en exergue qu’avant de s’occuper de quand doit avoir lieu la formation des enseignants, il serait plutôt judicieux de d’abord s’interroger sur ce que doit être la formation, comment doit-elle s’organiser.

Conclusion

Une nouvelle fois,le gouvernement, prétendu socialiste, montre à quel point il se fiche de l’avenir du pays, préférant faire, comme la droite, des économies plutôt que traiter les problèmes à bras le corps et proposer des solutions nouvelles, innovantes voire révolutionnaires (d’une certaine manière).


Notes :

1  Je pense notamment au commentaire de J-P Brighelli (qui se prétend enseignant (ce qui est malheureusement son cas, et le pire c’est que ce comique a été président de jury (!)))

2 http://www.fonction-publique.gouv.fr/files/files/statistiques/rapports_annuels/2015/RA2015_theme_8.pdf

3 http://travail-emploi.gouv.fr/IMG/pdf/2013-009.pdf

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Une réflexion sur “Lutter efficacement contre le non-remplacement des enseignants.

  1. article bien structuré.
    des chiffres qui seraient les bienvenus dans les avis officiels!!
    certains d’entre eux passent à la trappe trop souvent!!!
    avec du bon-sens et de la clairvoyance, on peut faire avancer les choses!!!
    ce sont ces choses que je trouve dans votre article!
    je le trouve plein d’éléments utilisables par « les décideurs »!
    il faut qu’il ouvre les yeux et qu’ils aillent longtemps,souvent,sur le terrain!!!!!

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