Pourquoi le marché n’est pas efficient (2)

Comme je l’expliquais dans la partie précédente, lorsqu’on parle d’efficience du marché cela signifie que le marché serait un processus (et même l’unique) qui permettrait la meilleure allocation des ressources. Le marché permettrait la distribution de toutes les marchandises produites (il n’y a pas de gâchis) tout en maximisant la satisfaction des individus (vendeurs et acheteurs). Comment réussirait-il ce « miracle » ?

1. La loi de l’offre et de la demande.

Lorsque quelqu’un parle d’efficience du marché, on y associe généralement l’idée de loi de l’offre et de la demande. Cette expression désigne le processus permettant la formation du prix de marché qui assurera la répartition optimale. Pour fonctionner correctement, cette « loi » doit s’appliquer sous certaines conditions : (a) dans une économie concurrentielle et (b) dans une économie de laissez-faire c’est-à-dire sans intervention étatique.

Si une de ces conditions n’est pas respectée, le prix réel auquel s’échangeront les marchandises ne sera pas le prix de marché permettant la meilleure répartition des ressources. Par exemple, si le prix réel est supérieur au prix de marché, la totalité des marchandises ne sera pas écoulée. A contrario si le prix réel est inférieur au prix de marché, toutes les marchandises seront écoulées mais cela se fera au détriment des vendeurs qui pourraient gagner davantage et donc augmenter leur satisfaction. Dans la suite, je fais l’hypothèse que les conditions (a) et (b) sont respectées.

2. Comment ça marche ?

La loi de l’offre et de la demande repose sur l’idée de bon sens selon laquelle, lorsque le prix d’une marchandise augmente, la demande pour cette marchandise diminue. Cela peut se traduire en termes mathématiques, on dit alors que la fonction de demande (ou par abus de langage la courbe de demande) est décroissante. Graphiquement cela signifie que la courbe de demande aura une forme de ce type.

demande

Passons maintenant à la courbe d’offre. Pour celle-ci, il existe plusieurs façons de raisonner. Celle de la pensée orthodoxe consiste à penser la courbe d’offre d’une manière symétrique par rapport à la courbe de demande. Nous avons dit que la demande suivait la règle suivante : lorsque le prix augmente, la demande baisse (ou lorsque le prix baisse, la demande augmente). Pour l’offre cela devient : lorsque le prix d’une marchandise augmente, l’offre augmente (ou lorsque le prix baisse, l’offre baisse). On dit alors que la fonction (ou courbe) d’offre est croissante. Si on ajoute la courbe d’offre (en jaune) au graphique précédemment, on obtient quelque chose de ce type.

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Vous remarquez un UNIQUE point d’intersection entre ces deux courbes. Ce point correspond à au prix de marché, ou plus rigoureusement l’abscisse de ce point correspond au prix de marché. Vous retrouvez bien ce qui a été dit dit plus haut : si le prix réel est inférieur au prix de marché, c’est à dire dans la partie à gauche du point d’intersection, la demande est supérieure à l’offre, toute la production sera écoulée mais le producteur ne maximise pas sa satisfaction puisqu’il aurait pu vendre toute sa marchandises plus chère. Si le prix réel est supérieur au prix de marché, l’offre est supérieur à la demande, le producteur vend toute sa marchandise mais les consommateurs ne maximisent pas leur satisfaction puisqu’ils dépensent trop et donc consacrent une partie de la somme pour payer le sur-prix alors qu’ils auraient pu l’utiliser pour se payer une autre marchandise.

Comme je l’ai sous-entendu plus haut, tout le monde ne partage pas cette approche à propos de la courbe d’offre qui pose certains problèmes logiques. Selon cette approche, l’intersection entre les courbes d’offre et de demande déterminent le prix mais aussi la quantité produite par les entreprises et qui sera échangée sur le marché. Cela signifie donc que l’entreprise devrait connaître le prix de marché avant de produire alors qu’on cherche justement à comprendre comment se forme le prix de marché. On a dit qu’il se formait par la rencontre entre la quantité offerte par les entreprises et la demande des consommateurs. Si adopte l’approche courbe d’offre croissante, on en revient à dire, pour résumer : « le prix de marché se forme par la rencontre entre la demande des consommateurs et l’offre des producteurs, qui, elle-même, est déterminée par le prix de marché ! » Voilà une belle circularité logique qu’on appelle aussi un serpent qui se mord la queue !

Ce qui correspondrait mieux à l’idée qu’on se fait du processus marchand permettant la meilleur répartition des ressources, c’est d’imaginer une courbe d’offre horizontale. C’est-à-dire que les producteurs arrivent sur le marché avec une quantité de marchandises fixée qu’ils vont devoir écouler tout en obtenant le meilleur prix pour avoir la plus grande satisfaction.

Le graphique aura alors cette forme.

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Comme vous pouvez le constater, qu’on adopte l’approche courbe d’offre croissante ou courbe d’offre horizontale, on arrive toujours à un unique équilibre entre offre et demande, un unique prix de marché qui garantit la meilleure répartition des ressources.

3. Stupeur ! La courbe de demande n’est pas décroissante !

J’ai dit précédemment que la demande suivait la règle : lorsque le prix augmente, la demande diminue ou symétriquement lorsque le prix diminue, la demande augmente. Cela paraissait de bon sens. Mais cela ne concernait qu’un individu et une marchandise. Dès qu’on s’intéresse à une économie constituée d’au moins deux individus et deux marchandises, tout devient différent.

Dans un article de 1972, Hugo Sonnenschein démontre que la courbe de demande pour une économie comprenant au moins deux individus et deux marchandises peut avoir n’importe quelle forme (en fait une forme qu’on appelle polynomiale). Par exemple, une forme comme celle-ci.

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La démonstration de Sonnenschein repose sur des arguments mathématiques, notamment la forme de ce qu’on nomme les courbes d’indifférence (ou encore fonction d’utilité) et une propriété de décomposition des polynômes à plusieurs variables. Si vous espérez trouver l’explication économique dans sa démonstration, vous ne la trouverez pas. Avant de passer aux conséquences de ce résultat, je vais tâcher d’expliquer d’un point de vue économique pourquoi il existe des courbes de demande non-décroissantes.

Prenons deux individus : Carole et Lionel. Deux marchandises : des bonbons et des pommes.

Carole achète 20 pommes (au prix de 1€ par pomme) et 2 paquets de bonbons (au prix de 2€ par paquet). Si le prix des pommes passe de 1€ à 0,5€ Carole peut très bien décider d’augmenter sa consommation de pommes (la loi de la demande est alors bien respectée). Mais elle peut aussi, au contraire, la diminuer un peu pour pouvoir acheter davantage de bonbons. Ainsi, elle peut très bien acheter 16 pommes et 8 paquets de bonbons. Dans ce cas, la courbe de demande n’est plus décroissante puisque le prix baisse mais la consommation n’augmente pas, pire elle baisse).

Autre phénomène qui joue contre la décroissance de la demande. Imaginons que Lionel soit le producteur de bonbons. Si le prix des bonbons augmente, son revenu augmente, il devient plus riche. Par exemple, Lionel produit 12 paquets de bonbons vendus au prix de 2€ par paquet. Il en vend 10 et consomme lui-même 2 paquets, il achète 20 pommes au prix de 1€ l’unité. Si le prix du paquet de bonbons passe de 2€ à 2,5€ il peut décider de consommer toujours 20 pommes à 1€ l’unité mais de vendre 8 paquets et d’en consommer non plus 2 mais 4. Autrement dit, quand le prix des bonbons augmente, la demande de Lionel pour les bonbons augmente. Cela va donc à l’encontre d’une courbe de demande décroissante.

Les deux phénomènes présentés ci-dessus montrent que l’idée apparemment intuitive selon laquelle lorsque le prix augmente la demande diminue (ou son symétrique lorsque le prix diminue la demande augmente) n’est pas si évidente que ça et même peut être fausse. Cela donne une illustration économique au théorème de Sonnenschein, purement mathématique, qui énonce que les courbes de demande peuvent avoir n’importe quelle forme, c’est-à-dire être décroissantes par moment puis croissante, puis décroissante à nouveau, etc.

4. Les conséquences

Vous vous dites peut-être : « la courbe de demande n’est pas croissante ? Et alors ? ». Regardons ce que ça donne graphiquement lorsqu’on superpose une courbe de demande non décroissante, et une courbe d’offre (qu’elle soit croissante ou constante).

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On remarque qu’il n’y a plus un unique point d’intersection mais plusieurs. A chacun de ces points correspond un prix, à chaque prix correspond une répartition des ressources différente. Le marché est donc incapable de produire la meilleure répartition des ressources disponibles, il est incapable de déterminer quel est le bon prix, le prix juste, il est inefficient. Concrètement, cela signifie que lorsque vous achetez ou vendez des marchandises, le prix fixé par le marché n’a aucune raison d’être le bon prix ou le prix juste.

6. La loi est fausse et pourtant…

Bien que tout économiste sérieux sait que la fameuse « loi de l’offre et de la demande » est fausse en toute généralité 1 , et par suite toute la théorie néoclassique sur l’efficience du marché, de nombreux hommes et femmes politiques, ainsi qu’« experts » économistes médiatiques ou éditorialistes, continuent de la prendre en référence pour légitimer certaines décisions politico-économiques. Pourquoi ?

La réponse est dans l’énoncé. Parce que la « loi de l’offre et de la demande » relève du registre politique et non pas économique. La politique se fiche de savoir ce qui est vrai ou pas, ce qui lui importe c’est ce que les individus croient. Pour marteler au public que le monde économique est régi par cette fameuse loi, qu’en conséquent le marché ne peut qu’être efficient, la propagande politique instille l’idée néolibérale qu’il faut déréguler, « libéraliser », privatiser et finalement soumettre au marché et à la « concurrence » toute activité humaine, il fait se baser sur des arguments même fallacieux. Peu importe que ce soit faux, il faut marteler cette idée pour justifier des choix de politique économique. Les économistes participant à cette entreprise sortent donc du champ de ce qu’on peut appeler la science descriptive (le scientifique décrit le monde à travers certaines lois issues de son observation et d’une conceptualisation théorique) pour entrer dans ce que je nomme la « discipline normative », c’est-à-dire qu’ils ne décrivent plus le monde mais produisent un discours pour le façonner tel qu’il devrait être selon eux. Cette attitude est contraire à l’éthique scientifique. 


Notes :

1 Pour plus de détail sur les conditions de validité de la loi cf. Steve Keen, L’Imposture économique, chap.3, Le calcul de l’hédonisme. Pour résumer, la loi de l’offre et de la demande est valide si tous les individus sont des clones et si les biens sont homothétiquement substituablesie si vous avez un revenu 2 fois plus important vous consommez 2 fois plus de pizzas et de papier toilette… Je laisse chacun libre de constater le réalisme d’une telle hypothèse.

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3 réflexions sur “Pourquoi le marché n’est pas efficient (2)

  1. Bonjour,

    Je pense qu’il y a une erreur d’interprétation :
    « mais elle peut aussi, au contraire, la diminuer un peu pour pouvoir acheter davantage de bonbons. »
    Oui, elle le peut, mais à ce moment-là que ce passe-t-il ? Le prix des pommes risques de remonter puisque la demande n’est pas au rendez-vous. Des producteurs vont faire faillite, moins d’entreprises, donc moins de concurrence et des prix qui peuvent remonter. Une fois le prix remonté suffisamment, de nouveau producteur peuvent se lancer sur le marché, il y aura de nouveau un déséquilibre entre offre et demande et ainsi de suite …
    Conclusion : avec ce jeu de vase communicant, les ressources allouer à la pomme seront proches des besoins du consommateur et les prix proches de l’optimum …

    Bonne journée,

  2. L’exposé est intéressant mais il me semble manquer de rigueur car il part d’un principe de non-dynamisme de l’offre et de la demande qui est révélé par ce paragraphe :

    « Ce qui correspondrait mieux à l’idée qu’on se fait du processus marchand permettant la meilleur répartition des ressources, c’est d’imaginer une courbe d’offre horizontale. C’est-à-dire que les producteurs arrivent sur le marché avec une quantité de marchandises fixée qu’ils vont devoir écouler tout en obtenant le meilleur prix pour avoir la plus grande satisfaction. »

    Or, il est indéniable qu’un prix croissant entraîne des profits croissants. Sauf à être protégé par l’Etat, vous attirerez de nouveaux concurrents qui vont rehausser le niveau d’offre de produits, ce qui fera chuter les prix. Prétendre qu’une offre de produits est constante à prix croissant semble donc aberrant.

    Par ailleurs, la circularité logique que vous pensez déceler part également d’un postulat de non-dynamisme de l’offre et de la demande ou de non-négociabilité des prix. Or, le niveau d’offre de produit et de demande s’ajuste constamment et permet justement la formation des prix. Ou si vous préférez, un producteur qui exige d’abord un prix trop élevé finira avec des invendus et devra réduire son prix, ce qui permettra de trouver de nouveaux acheteurs, jusqu’à épuisement du stock. Et inversement. Nous ne sommes pas dans un monde statique ! Ou alors, il n’y aurait plus de risque, le producteur sachant à l’avance le prix qu’il devra exiger pour maximiser son profit compte tenu de la demande.

    Enfin, vous écrivez vous même que la courbe de demande « peut » avoir une forme polynomiale et non a. Vous en déduisez qu’en toutes circonstances, le marché n’est pas efficient. Or, la suite logique rigoureuse de ce postulat, si tant est qu’il se vérifie (et il ne semble pas être soutenu par un argument économique imparable), ce serait que le marché est, dans certains circonstances seulement, inefficient. Ce qui du reste n’a jamais été contesté par un économiste sérieux.

  3. Je suis bien d’accord avec vous ! La faille de la science économique néoclassique repose justement sur l’absence d’approche dynamique.

    Dans cet article je me place de ce point de vue, la suite de cette série est en cours.

    Je prétend que l’offre est quelque chose de donnée lorsque les individus viennent sur le marché.

    Si cela vous gêne, vous pouvez toujours considérer que l’offre est croissante quand les prix augmentent, cela ne change rien.

    Je suis à la fois d’accord et pas d’accord avec vous concernant la circularité logique. Lorsque je parle de circularité logique je mets simplement en exergue le non-sens de la théorie économique dominante non dynamique ou qui parle de statique comparative.

    Ce que je montre dans cet article c’est simplement que la courbe demande peut avoir n’importe quelle forme. Autrement dit la loi de l’offre et de la demande est fausse : le prix peut augmenter cela ne veut pas dire que la demande diminue.

    Soyons un peu dans le réel. Dans le réel, le producteur arrive avec une quantité produite fixée qu’il met sur le marché. Le prix sera négocié sur le marché. Si vous êtes d’accord avec cela, je ne comprends pas pourquoi vous n’êtes pas d’accord avec cet article.

    Je dis que le marché n’est pas efficient parce qu’il ne garantit pas la meilleure allocation des ressources. C’est simplement de la logique.

    Concernant l’aspect dynamique. Je pense que dans quelques jours vous aurez une meilleure réponse (qui permettra d’en finir aussi avec la Loi de Say ou plutôt la Loi de Walras).

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