L’ubérisation : une révolution ?

Si vous vous intéressez un peu à l’économie, à la politique, vous avez sans doute entendu parler d’ubérisation, terme très à la mode ces derniers mois mais qui est souvent employé à tort et à travers pour tout et n’importe quoi. Certains vont même jusqu’à prétendre que l’ubérisation de la société est une révolution comparable à la révolution industrielle du XIXème siècle. Gardons les pieds sur terre et regardons ce qu’il en est réellement.

Mais au fait, c’est quoi l’ubérisation ?

Ce néologisme a été créé à partir du nom de la société Uber fondée en 2009. Uber est une entreprise qui utilise les outils numériques pour mettre en relation des personnes qui veulent se déplacer en voiture, avec des chauffeurs. Uber fixe un tarif et capte une commission sur le prix de la course. Ce qu’on nomme ubérisation désigne le procédé plus général qui consiste, pour une entreprise, à utiliser ce qu’on appelle des plate-forme numériques pour mettre en relation des personnes qui proposent un service avec des personnes qui veulent du service proposé et capter une commission prélevée sur l’échange monétaire entre le client et celui qui fournit le service.

Quel est le problème ?

D’un point de vue technique, l’ubérisation est une bonne chose, elle facilite les échanges. Par contre, si on s’intéresse à l’ubérisation d’un point de vue économique ou du point de vue du droit, c’est une toute autre affaire.

D’abord, l’ubérisation s’oppose au principe de concurrence si chère aux néolibéraux. Pourquoi ? Parce que l‘ubérisation repose sur un fonctionnement en réseau. Si plusieurs entreprises A, B, C, … ont pour objet de mettre en relation des clients avec des fournisseurs, les fournisseurs auront tout intérêt à choisir l’entreprise qui dispose du plus grand nombre de clients potentiels et les clients auront tout intérêt à choisir l’entreprise qui dispose du plus grand nombre de fournisseurs potentiels. Il émergera alors une entreprise dominante qui sera à la fois monopole et monopsone1. On sera dans une situation avec peu ou pas de concurrence. Autrement dit, l’ubérisation est un phénomène ou une pratique, anticoncurrentiel, cela devrait choquer tous ceux qui louent les bienfaits de la concurrence, non ?

Toutefois, le véritable problème concerne la relation entre la société propriétaire de la plate-forme numérique et les fournisseurs de service. Dans le cas d’Uber les chauffeurs ne sont pas considérés comme des salariés d’Uber mais comme des indépendants. Quelle différence ? Uber n’a pas à payer de cotisations sociales, ce sont les chauffeurs eux-mêmes qui doivent payer. Uber peut interdire à certains chauffeurs d’utiliser sa plate-forme sans que ce soit considéré comme un licenciement. Les chauffeurs sont payés à la tâche et investissent de leur poche en matériel (voitures) et entretien. Or, dans le même temps, Uber fixe ses tarifs et la commission qu’il prélève (autrement dit, Uber vit du travail des autres), ajoutons à cela ce que j’ai expliqué avant : situation non concurrentielle, monopsone, on en déduit rapidement que les chauffeurs n’ont pas véritablement d’alternatives, d’autres plate-formes pour qui travailler. On se trouve alors davantage dans une relation salariés/employeur que dans une relation contractuelle entre un indépendant et un client (comme par exemple votre artisan boulanger).

Une pratique qui ne date pas d’Uber

Uber utilise une pratique illégale qu’on appelle le salariat déguisé. Il a d’ailleurs été condamné au Royaume-Uni et en Californie pour ce motif et est poursuivi en France par l’URSSAF pour requalifier le statut des chauffeurs de la société (requalifier en salarié).

Toutefois, le salariat déguisé n’a pas été inventé par Uber et n’a pas attendu le développement numérique pour exister. Le salariat déguisé a toujours existé. Mais, il a connu un essor depuis les années 1980, début de la contre-révolution conservatrice (ou néolibérale) incarnée dans sa frange la plus dure par Reagan et Thatcher.

Résumons la situation à cette époque, similaire dans tous les pays occidentaux. Du fait d’un ralentissement de la croissance économique et des gains de productivité à partir du début des années 1970, les profits des entreprises baissent et atteignent des niveaux très bas. Or, à cette époque, les profits servent avant tout, non pas à rémunérer les capitalistes, les actionnaires, mais à l’autofinancement, à l’investissement. On se trouve donc dans un cercle vicieux : la croissance économique n’est pas suffisamment forte, les gains de productivité n’augmentent pas assez, cela a pour conséquence un niveau de profit trop bas alors que pour relancer la machine il faudrait investir. En même temps, dans le monde universitaire, notamment anglo-saxon, se développent, en philosophie et économie, des idées, des théories valorisant le marché, la propriété privée, remettant en question de rôle de l’Etat, son utilité voire même sa nécessité.

La coïncidence de ces deux phénomènes va entraîner l’instauration de politiques de dérégulation, déréglementation, privatisation. En matière de statut contractuel, on a ainsi vu fleurir nombre de contrats précaires (CDD, CTT (intérim), temps partiels). Mais ce n’était pas suffisant. Les entreprises ont également pratiqué ce qu’on nomme « externalisation », c’est-à-dire qu’elle se sont débarrassées des activités qu’elles estimaient n’être pas assez rentables pour payer, à la place, des entreprises sous-traitantes. L’avantage était que ces entreprises, souvent plus petites, n’étaient pas soumises aux mêmes conventions de branche, aux mêmes règles, aux mêmes avantages auxquels pouvaient prétendre les salariés de l’entreprise donneuse d’ordre, notamment parce que les syndicats sont moins présents et moins puissants dans les entreprises sous-traitantes. Mais là encore, pour certains, ce n’étaient pas encore suffisant. On a donc eu recours au salariat déguisé. Attention, je ne parle pas de travail clandestin (appelé plus communément travail au noir), je parle véritablement de salariat déguisé.

La méthode la plus simple pour faire du salariat déguisé consiste à demander à votre salarié-qui-n-est-pas-un-salarié de créer sa propre entreprise, une entreprise unipersonelle. Vous serez alors son employeur réel de façon officieuse. Cela vous permettra de ne pas payer de cotisations sociales, votre salarié officieux ne sera pas comptabilisé dans l’effectif de votre entreprise, vous pourrez vous en débarrasser sans payer d’indemnités de licenciement, vous ne serez pas tenu aux règles du droit du travail notamment sur la durée du travail, etc. La création du statut d’auto-entrepreneur en 2008 a facilité cette pratique illégale mais largement répandue (faute de réelle volonté politique pour y mettre fin).

Quelques exemples concrets : lors d’un entretien d’embauche, le recruteur propose à la personne qu’il a en face de lui d’être embauchée non pas sous statut de salarié mais à la condition qu’il s’inscrive comme travailleur indépendant exerçant une activité libérale ou à la condition qu’il crée sa propre société commerciale. Le salarié-devenu-indépendant louera ses services, fournira un prestation à l’employeur. Cette technique est bien connue dans le monde du transport de marchandises : l’entreprise vend un camion à son chauffeur habituel qui s’inscrit comme indépendant. Ensuite, elle le réemploie sous couvert de prestation de services. L’employeur ne paie plus de cotisations sociales, l’effectif de l’entreprise s’en trouve diminuer (ce qui peut permettre d’échapper à certaines lois), il n’a plus à respecter les lois sur la durée du travail, les règles de sécurité, et en plus le matériel ne lui appartenant plus, il est libéré des frais d’entretien. Miracle ! Autre exemple encore plus caricatural : des entreprises de la grande distribution obligeaient certains salariés à s’inscrire en tant qu’artisans pour les réemployer afin de ranger les chariots sur les parkings tout en faisant passer cela pour une prestation de service2 !

Conclusion

Finalement, ce qu’on appelle ubérisation est simplement une forme de salariat déguisé. Contrairement à ce que disent certaines personnes (ou ce que souhaitent certaines personnes), l’ubérisation n’a rien de révolutionnaire. C’est une mise à jour de la pratique ancienne du salariat déguisé. Ce qui diffère d’avec le salariat déguisé traditionnel, c’est l’utilisation des outils numériques permettant la création de plate-formes numériques. Paradoxalement, l’emploi du numérique, s’il peut favoriser l’extension du salariat déguisé (surtout sans cadre juridique précis), permet aussi un contrôle plus facile (d’un point de vue technique). Si fin du salariat il y a, comme certains futurologues osent le prétendre (envers et contre tout), ce ne sera pas à cause de l’ubérisation de l’économie mais parce que depuis plus de trente ans, il y a une inertie législative, juridique et judiciaire qui s’oppose à la lutte contre le salariat déguisé.


Notes :
1 Le monopsone est le symétrique du monopole. Le monopole désigne une situation où il y a un unique vendeur et plusieurs acheteurs. Le monopsone désigne une situation où il y a plusieurs vendeurs et un unique acheteur (en l’occurrence, ici, les vendeurs sont les chauffeurs et l’acheteur Uber)

2 Je remercie Jean de Maillard dont l’ouvrage L‘Arnaque m’a permis d’évoquer ces exemples.

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