Et si on parlait laïcité ?

S’il est une question clivante au sein de la gauche actuelle et plus généralement au sein du camp progressiste, c’est bien celle de la laïcité. Certains (comme votre serviteur) considèrent cette dernière comme consubstantielle à toute pensée ou politique, progressiste, d’autres la considèrent, au mieux, comme quelque chose d’accessoire, au pire comme « un outil de domination néocolonial, reliquat du XXème siècle, aujourd’hui utilisé afin d’asservir les populations immigrées ou issues de l’immigration ». Les mots sont de moi mais lorsqu’on regarde de près certaines publications ou certains discours, je vous assure que c’est bien cette idée qui domine chez des personnes se revendiquant de gauche.On notera, par exemple, la querelle entre l’éditorialiste Riss de Charlie Hebdo et Plenel de Médiapart à propos de l’affaire Ramadan, ou encore la défense acharnée de Ramadan par des personnes appartenant au Parti des Indigènes de la République (PIR), mouvement qui se prétend de gauche et progressiste.

On peut trouver tout cela accessoire mais ça symbolise cette division qui ne devrait pas exister parmi la gauche.  En tout cas, qui ne devrait pas exister dans le camp progressiste. Malheureusement elle dure depuis plusieurs années (sur Tariq Ramadan, l’islamologue et prédicateur islamiste et non pas le violeur présumé, on pensera notamment aux polémiques opposant la journaliste laïque Caroline Fourest qui a enquêté sur lui, à certaines personnes se revendiquant de gauche, qui frôlaient quelquefois l’injure voire les menaces envers elle ou sa compagne).

Si vous voulez avoir confirmation de ce clivage , lorsque vous êtes à un repas avec des gens de gauche et que vous trouvez que la soirée manque de peps, pour réchauffer l’ambiance il y a un sujet qui marche à tous les coups : la laïcité. Sujet à manier, toutefois avec précaution, tout comme la nitroglycérine, il est explosif. Il n’est pas rare que le ton monte et que vous essuyiez divers anathèmes selon le camp auquel vous appartenez. Si vous êtes partisan d’une laïcité forte, que vous considérez qu’elle est une valeur nécessaire à toute pensée ou politique progressiste, vous pourrez vous trouver affublés de qualificatifs tels que « laïcard, » « intégriste laïque », « facho », voire même « raciste » (si, si je vous jure ça m’est arrivé). Si vous êtes dans le camp de ceux qui estiment que la laïcité est quelque chose de secondaire, un reliquat du XXème siècle, voire même « un outil de domination néocolonial servant à asservir les populations issues de l’immigration », vous serez traité d’ »islamo-gauchiste » d’ « idiot utile, de lâche, voire là encore de « raciste » ! Pourquoi une telle querelle ? Bien souvent, elle provient d’une confusion sur la signification de « laïcité ».

Mais avant toute chose :

  1. Parlons religion avant de parler laïcité

Lorsqu’on emploie le terme « religion », il convient de préciser le sens qu’on lui accorde car malheureusement tout le monde n’en a pas la même conception. J’en distingue au moins trois. Les deux premières forment ce que j’appellerai le(s) sens restreint(s), la troisième correspond à ce que je nomme « sens large ».

1.A. Sens restreint

J’identifie deux manières de concevoir la religion dans ce que j’appelle « le sens restreint ». A mon sens, la première ne peut être partagée que par des individus athées ou déistes. La seconde peut être partagée, en plus des athées et des déistes, par des théistes religieux laïques 1.

1.A.1 La religion comme croyances et pratiques personnelles.

Nous, athées, déistes ou théistes irréligieux, avons tendance à nous méfier de la religion. Nous voudrions que la religion soit cantonnée à la sphère strictement individuelle, privée : chacun croit en ce qu’il veut, adopte les pratiques qui l’enchantent et n’enquiquine pas le monde avec ça et en échange personne ne nous enquiquine sur nos croyances ou non-croyances et nos pratiques. Cela signifie que pour nous la religion est synonyme de croyances et de pratiques personnelles qui ne regardent que chacun de nous. Sauf que…

Bien que moi-même j’aimerais que les religions se restreignent à cela, je dois émettre au moins une critique à cette conception. On envisage ici une croyance et des pratiques individuelles (chacun croit ce qu’il veut, agit comme il l’entend) mais la particularité des religions est justement d’instituer une croyance et des pratiques collectives (tout le monde croit à la même chose et agit d’une manière conforme).

1.A.2 La religion comme outil de tolérance prônée par les textes dits « sacrés ».

Une autre conception restreinte de la religion, partagée aussi bien par certains athées, déistes ou théistes irréligieux, que par des croyants religieux laïques, c’est que tout extrémisme est incompatible avec l’idée de religion. La religion ne peut que prôner la tolérance.

Cependant, cette conception, à mon sens un peu trop angélique de la religion, pose problème. Au nom de quoi devrait-on séparer les actes nobles, moraux, bienfaisants, commis au nom de la religion, des crimes, des actes abjects, commis au nom de cette même religion? Ne serait-ce pas être arbitraire, partial, que de classer les premiers comme actes religieux et les seconds comme actes non-religieux ? En France, nous parlons bien de « guerre de religions » lorsque nous évoquons les atrocités de la saint-Barthélémy.

Ceux qui défendent ce point de vue s’appuient en général sur les textes dits « sacrés » : Torah, Bible, Ancien Testament, Nouveau Testament, Coran, Sunna, etc, dans lesquels il ne serait pas question (selon eux) de tuer. Mais la question qui se pose est la suivante : la religion se résume-t-elle aux seuls textes dits « sacrés » ?

1.B. Sens large

Lorsque je parle de « religion » dans le sens large, je parle d’une croyance et de pratiques collectives, partagées par un certain nombre d’individus (les fidèles). Cela s’oppose donc à la conception du 1.A.1. Je parle aussi de croyance et de pratiques qui trouvent leurs sources, leurs origines, dans des textes particuliers, mais je ne la réduis pas à cela.

La religion, au sens large, ce sont, certes, des textes dits « sacrés » mais ce sont également des interprétations de ces textes. La religion ce sont des pratiques, des règles de vie, de nature diverse : ne pas manger telle viande, porter un voile, ne pas avoir de rapport sexuel avant le mariage, ne pas avoir certaines pratiques sexuelles, etc. La religion ce sont des individus, un « clergé », formel ou informel qui va orienter, volontairement ou non, les comportements, les actions, de ses ouailles.

Dans toute la suite, sauf indication contraire, lorsque j’emploie le terme « religion » je l’entends dans le sens large.

1.B.1 La religion : fondamentalement antidémocratique.

Toute religion repose sur deux piliers : le dogme et la foi. Or ceux-ci sont totalement incompatibles avec l’idéal démocratique et les principes qui l’organisent. La démocratie repose sur la liberté d’opinion, d’expression. C’est tout le contraire du dogme qui se veut incontestable, dont on ne peut, dont on ne doit pas discuter puisqu’il renferme le sacré c’est-à-dire ce qui fonde, ce qui fait exister la religion.

La démocratie repose également sur le débat contradictoire, le dialogue. Or, pour que celui-ci ait lieu, cela suppose d’user de logique, de raisonnement rationnel, en totale opposition avec l’acte de foi qui consiste à croire en une chose sans avoir de preuves de l’existence de cette chose.

1.B.2 La religion : une tendance totalitaire

Certains seront peut-être choqués de lire le terme « totalitaire » lorsqu’on parle de religion, mais il me semble que c’est assez évident lorsqu’on prend quelques exemples issus de diverses religions.

Avant cela je tiens à préciser ce que j’entends par « totalitaire ». Une organisation (ou un régime politique) peut être antidémocratique cela ne signifie pas qu’elle (ou il ) soit totalitaire. Etre antidémocratique cela peut signifier ne pas mettre en place des élections libres, ne pas respecter la liberté d’expression, la liberté de la presse, exercer un contrôle sur les médias, utiliser l’intimidation pour se faire élire ou acheter des voix électorales, etc, la liste n’est pas exhaustive. Etre totalitaire c’est aller encore plus loin, c’est s’introduire dans la vie privée, dans la vie intime des individus et imposer (ou interdire) au sein de celle-ci certains comportements. De cela on en déduit facilement que : totalitaire implique antidémocratique. Mais la réciproque est fausse.

Après cette courte digression reprenons le fil : pourquoi la religion serait-elle totalitaire ? Quels exemples pour le prouver ?

On peut citer la condamnation de l’homosexualité (qu’on trouve chez les trois monothéismes que sont le judaïsme, le christianisme et l’islam), le refus de l’avortement, les interdictions alimentaires, le port du voile. Tous ces exemples montrent bien que la religion, quelle qu’elle soit, a tendance à vouloir non seulement réguler la vie sociale, la vie collective mais également la vie privée, intime des individus. C’est pourquoi je parle de tendance totalitaire.

Là déjà, vous risquez de vous faire incendier par vos amis de gauche, progressiste mais pour qui : « bof la laïcité, c’est pas un sujet primordial », « bof la laïcité c’est « old school »  ». Vous risquez même d’être traité d’intolérant, voire même de raciste (allez savoir pourquoi étant donné que là on parle religion, mais bon…)

  1. Et la Laïcité dans tout ça ?

Etant donné que par essence, toute religion est anti-démocratique et à tendance totalitaire, une société démocratique libérale se doit de circonscrire la religion hors de l’espace public, d’où la nécessité de la laïcité.

Ce qui signifie que contrairement à ce qu’on entend parfois la laïcité ne s’oppose pas à la religion. La laïcité s’oppose à la religion dans l’espace public ou plus justement maintient la religion hors de l’espace public. Mais en aucun cas la laïcité n’empêche quiconque de croire à ce qu’il veut. Elle n’empêche nullement les individus d’obéir à certaines règles prescrites par des textes qu’ils appellent « sacrés » ou par des individus formant une sorte de clergé que ce soit de manière officielle ou officieuse. Elle n’empêche pas non plus les individus partageant les mêmes croyances, respectant les mêmes pratiques imposées, de se réunir dans un lieu dédié à cela. La laïcité n’empêche pas plus la croyance et la pratique religieuse privée qu’elle n’empêche à certains de pratiquer le libertinage, le sado-masochisme ou de se réunir pour pratiquer l’échangisme… La seule condition est que les pratiques ne violent pas certains droits humains (violence, tortures, viols, meurtres par exemple), ce qui signifie que même dans la sphère privé, le public, incarné par la loi, a tout de même un droit de regard. J’irai même jusqu’à dire que c’est le public qui permet l’existence de la sphère privée. Cela se traduit d’ailleurs en matière de laïcité : si la laïcité contient la religion hors de l’espace public, elle protège également les individus quelles que soient leurs croyances et leurs pratiques dans leur sphère privée. La laïcité c’est aussi l’interdiction pour l’État et pour n’importe quelle personne, de menacer, de violenter un individu afin de l’obliger (ou lui interdire) de croire à ce qu’il veut et de pratiquer comme il veut.

Certains diront qu’au nom de la laïcité on peut se moquer des croyances personnelles des individus. Je réponds OUI et heureusement ! Tout comme on peut se moquer, contester les croyances personnelles des individus en matière de politique ! La laïcité c’est justement ne pas considérer que la religion serait au-dessus des lois terrestres, c’est considérer que la religion est une opinion autant respectable, mais pas plus, qu’une opinion politique. Introduire un délit de blasphème, action complètement anti-laïque, ce serait justement introduire un élément religieux dans l’espace public alors que j’ai bien expliqué pourquoi la religion est dangereuse pour la démocratie lorsqu’on l’introduit dans l’espace public. Malheureusement, certains à gauche ont du mal à admettre cela, par clientélisme (« je ne vais pas me fâcher avec une partie de mes électeurs qui sont hostiles à l’idée de laïcité ») mais aussi tout bêtement par idéologie, une idéologie que je nomme différentialisme.

  1. Le différentialisme : du droit à la différence aux droits différents

Ce que je nomme « différentialisme » (on l’appelle aussi « relativisme culturel ») désigne un courant de pensée hétérogène (on le trouve aussi bien à gauche, qu’à droite et à l’extrême-droite) qui part du constat qu’il existe des ensembles d’individus qu’on peut regrouper en fonction de leurs croyances et de leurs pratiques. Ce constat me paraît évident mais je vais quand même l’illustrer par des exemples divers  : on peut construire des groupes distincts entre les individus athées, les individus croyants au judaïsme, les individus croyants au christianisme, les individus à l’islam. A l’intérieur de ces trois dernières catégories on peut même distinguer : ceux qui croient au judaïsme mais ne sont pas pratiquants, ceux qui croient au christianisme mais ne sont pas pratiquants, ceux qui croient à l’islam mais ne sont pas pratiquants, et parmi chacune de ces catégories on pourrait en construire d’autres (fondamentalistes ou pas, par exemple). Cela montre qu’on peut toujours créer, construire des catégories, j’y reviendrai par la suite.

Après tout, jusque-là, cela reste défendable, à condition de pouvoir « différencier » (ou « discriminer » au sens mathématique), trier , les croyants et les non-croyants ! J’avoue ne pas voir quelle méthode est possible, et j’avoue que je suis content qu’il n’existe pas une telle méthode.

Bref, ce courant de pensée estime que puisqu’il existe des groupes de cultures différentes chaque groupe doit bénéficier de droits différents, des droits « compatibles » avec la culture de ces groupes. L’application de ce principe existe dans le monde anglo-saxon notamment au Canada ou au Royaume-Uni, c’est ce qu’on nomme les « accommodements raisonnables » : par exemple au Royaume-Uni il existe des tribunaux islamiques ayant une autorité légalement reconnue qui appliquent la Charia (une partie de la loi islamique) pour certaines affaires civiles (les divorces par exemple), au Canada, hormis la province de Québec qui a gardé un esprit laïque que certains trouveront trop français plutôt qu’anglo-saxon, un étudiant qui se déclare Sikh peut porter un poignard dans une enceinte scolaire.

Chacun se fera son opinion à propos des exemples concrets dont je parle. Moi, j’irai plus loi afin de montrer que le courant « différentialiste » repose sur des fautes intellectuelles et une confusion

3.A. Les fautes intellectuelles commises par les « différentialistes »

Pour les différentialistes, être chrétien, musulman, juif, blanc, noir, homme, femme, cela ferait partie de l ‘essence de l’individu, ce serait intrinsèque, cela ferait partie de son identité immuable, ce serait ce qui le définit. Cette position soulève quelques remarques.

D’abord, il faudrait que chrétien, musulman, juif, blanc, noir et même homme, femme (entre autres qualificatifs) aient une signification claire et précise. Or ce n’est pas si évident. Prenons les qualificatifs blanc, noir. Comment le définit-on ? Par la pigmentation de la peau ? Le taux de mélanine ? Par héritage ? (ce qui ne ferait que repousser voire compliquer la question).

Même lorsqu’on s’intéresse à la dichotomie homme/femme, pourtant celle qui est la plus évidente, on s’aperçoit qu’il y a des cas inclassables : des personnes qui naissent avec les deux sexes, des personnes qui ont des chromosomes XY ou XX mais qui développent ce qu’on appelle des caractères sexuels secondaires ne correspondant pas aux chromosomes. Même cette catégorie qui nous paraît pourtant tellement naturelle pose des problèmes lorsqu’on l’applique aux individus.

Si maintenant on parle des religions ça se complique encore plus ! Déjà au sein même de chaque religion, il existe des courants qui considèrent les autres croyants, pourtant qui se revendiquent de la même religion, comme étant hérétiques et finalement n’étant pas des bons croyants. Même entre eux ils ne sont pas fichus de se mettre d’accord ! Comment pourrait-on parler alors d’essence ou d’identité chrétienne ou musulmane par exemple ? J’ajoute qu’en plus tout individu peut changer de religion au cours de sa vie ou devenir athée. Comment pourrait-on alors considérer la religion comme caractéristique intrinsèque à l’individu, comme quelque chose qui le définirait ?

Mon autre remarque est davantage d’ordre épistémologique. Chez les différentialistes, chaque individu est considéré comme une somme (d’un point de vue logique on devrait plutôt parler d’intersection) de qualités, d’attributs, « essentiels » (autrement dit, comme expliqué précédemment, qui sont intrinsèques à lui, qui vont le définir de manière unique, par exemple noir, blanc, blond, roux, brun, chrétien, musulman, juif, homme, femme, etc). Pour les différentialistes un individu particulier est ainsi la somme (ou l’intersection) de catégories générales. Ce mode de raisonnement implique de donner une existence ontologique (qui existeraient par elles-mêmes) à ces catégories c’est-à-dire  une existence qui précéderait (sur le plan intellectuel) l’existence des individus qui ne pourraient être définis que grâce à ces catégories.

Je défends une démarche inverse qu’on pourrait qualifier d’individualiste, nominaliste et constructiviste. Je m’explique.

Individualiste car je place l’individu au centre, pour moi ce n’est pas une somme de qualités, d’attributs, de catégories, il existe par lui-même. Son existence fait son essence. Pour employer une image, c’est la brique élémentaire. Lorsque je rencontre quelqu’un mon esprit ne fait pas la somme des catégories à laquelles il appartiendrait pour le connaître ou le reconnaître. Pour moi c’est un individu unique, je l’appréhende dans son unicité. Après, bien sûr je pourrais toujours dire : il appartient à tel groupe ethnique, à telle culture, à telle religion, etc, mais à la base ce n’est pas ça qui me vient à l’esprit

Nominaliste car, comme je l’ai dit, les catégories mentionnées plus haut n’ont pas d’existence propre, ontologique. Ce sont des créations de l’esprit humain.

Constructiviste car non seulement les catégories dont j’ai parlé sont des constructions de l’esprit humain mais aussi parce que leur création est influencé par des phénomènes sociaux et historiques. Prenons l’exemple de la catégorisation noir/blanc. Cette catégorisation a été rendue nécessaire pour des raisons économiques : l’esclavage, le commerce triangulaire. Les enjeux économiques ont conduit à une catégorisation officielle et même des lois en Amérique interdisant à des blancs de se marier ou avec des Noirs, d’éduquer les esclaves noirs, par exemple, sous peine de graves sanctions. Cette catégorisation a perduré historiquement aux USA (par tradition car les enjeux économiques n’étaient plus là), elle a aussi été visible par le phénomène social des droits civiques dans les années 60. Les libéraux et les mouvements de défense des minorités ont eu besoin d’utiliser la catégorisation blanc/noir pour défendre les droits des personnes qui n’en avaient quasiment pas. Ce qui est intéressant c’est que dans ce mouvement, la revendication n’était pas le différentialisme (on veut des droits différents) mais son opposé, l’universalisme (on veut des droits comme tous les autres).

Tout cela ne veut pas dire non plus que les catégories construites sont purement arbitraires. Elles reposent sur des choix, des critères qui doivent être explicités par les personnes qui les utilisent (comme je suis en train de le faire lorsque j’emploie des termes comme individualiste, nominaliste, constructiviste). La catégorisation se fait, notamment, en observant certaines similitudes, points communs, entre des individus ou des groupes d’individus, mais elle se fait par un observateur qui voit les choses d’une certaine manière et donc qui peut être contesté par un autre. Il faut voir les catégories comme un outil d’analyse notamment un outil d’analyse de phénomènes sociaux. Par exemple, on peut constater lorsqu’on regarde la catégorie noir/blanc (en précisant comment elle est construite) qu’il y a des différences d’accès au logement, de salaires, des discriminations. Grâce à cela on peut ensuite mettre en place des politiques (si on est progressiste comme moi) pour en finir avec ça. Mais cela ne signifie pas que ces catégories d’analyse définissent l’essence, l’individualité des personnes. Ces catégories sont quelquefois vagues, c’est pour ça qu’il faut toujours bien préciser ce qu’on veut signifier lorsqu’on emploie ces termes.

Pour résumer, il faut bien comprendre que ce ne sont pas les catégories dans lesquelles on classe les individus qui font l’individu. L’individu a une existence unique. Par contre, tout à chacun peut regarder, comparer certains individus et construire des catégories pour les classer. Cette catégorisation est donc construite par l’observateur et n’a rien à voir avec des choses qui seraient intrinsèques aux individus observés. C’est là, à mon sens, le hiatus avec le différentialisme.

3.B. La confusion entre droit à la différence et différence des droits

La conséquence issue du différentialisme est de réclamer des droits différents au nom de la religion, de la culture, de l’appartenance à un groupe ethnique alors qu’il faudrait plutôt demander l’égalité des droits entre personnes différentes.

J’ai expliqué déjà en quoi le terme « religion » était ambigu, pouvait signifier beaucoup de choses et que dans une société laïque cela ne regarde pas l’État de savoir qui pratique quelle religion. Toutefois, cela n’empêche pas l’État de punir ceux qui s’en prennent à des personnes à cause de leur religion présumée (qu’elle soit réelle ou non).

Ensuite, lorsqu’on parle de « culture », de « groupe ethnique », en fait on est en plein dans la catégorisation d’individus. J’ai expliqué en quoi celle-ci était de l’ordre de la construction de l’esprit humain, souvent pertinente, mais que finalement on pourrait construire toutes les catégories qu’on veut.

Or, ici, il s’agit de Droit.

On pourrait imaginer un Droit différent en fonction des groupes ethniques, des croyances, des religions, des cultures des individus. Pourquoi pas ? Mais comme je l’ai expliqué plus haut, ce sont des catégories construites par l’esprit humain et non pas intrinsèques à l’individu.

Si on adopte ce point de vue, on pourrait faire un droit différent aussi en fonction de la couleur de cheveux, de la taille, de la couleur des yeux, etc, on peut toujours catégoriser. On peut même catégoriser jusqu’au point que dans chaque catégorie il n’y ait qu’un seul individu. Cela voudrait donc dire un Droit différent pour chaque personne ? C’est absurde.

Au contraire le Droit se doit d’être le plus universel possible parce que c’est le but du Droit, permettre de vivre en société. Or si les lois sont différentes pour chaque personne ou chaque groupe d’individus comment voulez-vous vivre en société sereine ? La force du Droit et son acceptation vient justement du fait qu’il doit être universel, c’est-à-dire s’appliquer à tous.

Conclusion :

a. La laïcité est un principe a-religieux et non pas anti-religieux. Cela signifie que c’est justement grâce à la laïcité que les gens peuvent ne pas croire ou croire à certaines religions, croyances, quelles qu’elles soient. C’est la laïcité qui permet la coexistence, le vivre-ensemble de personnes n’ayant pas les mêmes croyances, les mêmes opinions. La laïcité accepte les croyances, les opinions personnelles, tolère les religions à partir du moment où celles-ci restent dans la sphère privée et acceptent les lois de l’espace public.

b. Le principal adversaire de la laïcité se trouve finalement dans le camp progressiste, notamment parmi les différentialistes ou relativistes « culturels ». Ce sont des « idiots utiles » aux fins de mouvements totalitaires.

c. Cette complaisance intellectuelle envers les mouvements religieux a des conséquences bien réelles et concrètes. Je vais prendre deux exemples bien distincts.

L’hôpital, où dans certains services, notamment aux Urgences, certains patients refusent d’être soignés par quelqu’un qui ne serait pas du même sexe, ou bien refusent d’être soignés par une femme, ou encore refusent d’être soignés tout court car le traitement enfreindrait leur croyances (je pense ici au refus de transfusion sanguine).

Autre exemple: l’Ecole 2, où maintenant certains élèves, non seulement refusent d’apprendre certaines leçons, mais contestent même le contenu des cours, notamment en biologie lorsque les enseignants évoquent la géologie (la date de la Terre) et surtout la théorie de l’évolution issue de Darwin, ou encore en histoire lorsque les enseignants évoquent l’extermination des Juifs durant la seconde guerre mondiale (cela frôle d’ailleurs quelquefois le révisionnisme voire le négationnisme). Quant à évoquer l’égalité Femmes/Hommes, non seulement il y a contestation dans certains établissements mais c’est même tout juste si les élèves acceptent l’autorité d’un professeur ou d’un membre du personnel de sexe féminin. Voilà où le différentialisme défendu à tort par certains gens qui se prétendent de gauche et qu’on pourrait penser progressistes conduit.

Il reste tout de même l’espoir que les vrais progressistes, les vrais libéraux, qu’ils soient de droite ou de gauche défendent et réhabilitent la laïcité, cette valeur fondamentale qui permet le vivre-ensemble et qui a été trop malmenée ces dernières années.


Notes :

1  Le déisme est la croyance en un Dieu impersonnel, une sorte de principe, qui régit le Monde. Le théisme est la croyance en un Dieu personnel. Lorsque j’ajoute le terme « irréligieux »c’est pour signifier que tout individu peut croire en un Dieu personnel sans pour autant adhérer à une religion. 

2 On pourra lire par exemple le Hors-Série de Charlie Hebdo d’Avril-Mai 2018.

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